UCLouvain

Master en Arts du Spectacle vivant

Que signifie la tentative d'eliminer l'ombre des danseurs de « Figure a Sea » observable par le spectateur ?

Une exploration de l'ombre, du corps et de la danse chez Deborah Hay

Denis Henin Annee academique 2021–2022 Directeur : Roberto Fratini Serafide

Remerciements

Merci a Roberto Fratini Serafide qui m'a accompagne tout au long de la redaction de ce memoire. Merci pour ses propositions, ses analyses et sa capacite a faire avancer la reflexion.

Merci a Laurent Pichaud pour sa disponibilite et son reseau.

Merci a Minna Tiikkainen pour son partage d'information.

“Mind is the essence of being alive”

Gregory Bateson

“We are born into the world of nature; our second birth is into the world of spirit”

Bhagavad Gita

Introduction

Expérience personnelle

En février 2019, j’ai assisté à la représentation de Figure a Sea. J’ai apprécié son dynamique ; plutôt tenue, modérée. Figure a Sea a quelque chose de « posé ». J’ai apprécié ses enjeux ; la collégialité, les groupe internes à cette collégialité, une certaine horizontalité, le calme de la scène, l’effacement de l’ombre demandée par Déborah Hay à Minna Tiikkainen lors de la mise en lumière et fil rouge de ce mémoire. Figure a Sea est, étonnamment, une représentation de danse contemporaine que je comprenais. Étonnamment car, très souvent, le travail de Déborah Hay n’est pas compris, « que font-ils sur scène ?», « tout le monde pourrait le faire ! », « je n’ai rien compris ! », « je me suis ennuyé ! », « c’est de l’improvisation ! ». Cette étonnante compréhension m’a conduit à réfléchir sur le contexte qui a favorisé l’élaboration de Figure a Sea que je m’efforcerai de décrire dans ce mémoire. J’ai également mis l’accent sur le contexte idéologique, intellectuel et culturel de Déborah Hay pour rendre intelligible son travail et tenter de remédier aux critiques, non pas en défenseur de Déborah Hay, mais plutôt pour comprendre les soutiens de son travail et par conséquent, sa diffusion sur la scène artistique globale.

Structure

Ce mémoire a pour question de recherche (Q) ; « que signifie la tentative d’éliminer l’ombre des danseurs de Figure a Sea observable par le spectateur ? » pour laquelle nous avons développé trois hypothèses (H). (Q) La tentative d’éliminer l’ombre des danseurs de Figure a Sea observable par le spectateur (H1) est une incarnation scénographique d’une représentation du corps de la danse occidentale contemporaine. (Q) Elle (H2) est une caractéristique liée à la personnalité de Déborah Hay. (Q) Elle (H3) est un effet scénographique.

Ce mémoire se structure en plusieurs grands points. Nous commençons par présenter notre approche méthodologique qui contribue à rendre intelligible la lecture de ce mémoire. Le point 2 discute notre première hypothèse : (Q) La tentative d’éliminer l’ombre des danseurs de Figure a Sea observable par le spectateur (H1) est une incarnation scénographique d’une représentation du corps de la danse occidentale contemporaine. Pour cela nous avons réalisé un bref historique de la danse, nous concentrons l’attention ensuite sur les héritages du monde de la danse de Déborah Hay ; Cunningham, le Judson Dance Theater, Laban. Ensuite nous présentons les héritages culturels de son époque et ce qui a influencé Hay dans sa pratique. Nous présentons enfin la poétique de la chorégraphe, sa conception du corps. Le point 3 présente et détaille Figure a Sea, nous avons pour cela rassemblé les propos de Déborah Hay, de Laurent Pichaud, de Minna Tiikkainen. Nous nous intéressons ensuite à d’autres chorégraphies de Hay pour tenter d’en dégager des récurrences. Le point 4 discute notre deuxième hypothèse : (Q) La tentative d’éliminer l’ombre des danseurs de Figure a Sea observable par le spectateur (H2) est une caractéristique liée à la personnalité de Déborah Hay. Pour cela nous mobilisons l’ennéagramme. Nous tenterons de trouver la base ennéagramme de la chorégraphe et son sous-type. Dans un souci de transparence, nous avons présenté en bref les 9 bases du modèle. Le point 5 discute notre dernière hypothèse : (Q) La tentative d’éliminer l’ombre des danseurs de Figure a Sea observable par le spectateur (H3) est un effet scénographique. Pour saisir, les enjeux auxquels a dû faire face Minna Tiikkainen lors de la mise en lumière de Figure a Sea, nous avons détaillé son travail au plus proche de ses réflexions quant à la mise en lumière et la création scénographique de la chorégraphie, notamment tout le travail d’effacement de l’ombre. Enfin, le point 6 est notre conclusion. Enfin les ressources bibliographiques et les annexes aux points 7 et 8.

Enfin, ce mémoire a le mérite d’inscrire en langue française certains aspects du travail artistique de Déborah Hay et d’apporter un supplément francophone d’une artiste mieux inscrite dans la sphère d’influence anglo-saxonne que latine.

L’approche

L’ombre personnelle

Probablement que mon intérêt pour l’ombre et son symbolisme s’inscrit par une curiosité propre. La dimension de l’ombre m’est apparue plus distinctement en rencontrant le travail de Leopold Szondi, notamment son intérêt à comprendre et savoir qui est l’individu sur l’autre scène : s’agit-il de l’inconscient ? De la part d’ombre de l’individu ? Une ombre fortement déterminante.1

Clés pour aborder ce travail de recherche

L’approche utilisée dans ce mémoire peut être comparée à une cross section architecturale. Prenons par exemple le Norwegian National Opera & Ballet (1), sa prise de lumière sur maquette (2) et une cross section (3).

Nous chercherons à comprendre le visuel premier et le contexte de son travail illustré par l’image 1. Nous tenterons d’en comprendre les ombres et lumières, d’un point de vue scénique et métaphorique comme illustré par l’image 2. L’image d’une cross section, comme approche de ce mémoire est révélatrice, car nous allons essayer de décrire la scène de Déborah Hay, ce qui l’anime, sa mécanique, métaphoriquement illustrée par l’image 3. L’image 1 symbolise « ’autour de la scène » esthétique et visuel alors que l’image 3 symbolise « l’autour de la scène » analytique, mécanique et souvent invisible au spectateur.

Le camouflage de l’ombre est une incarnation scénographique d’une représentation du corps de la danse occidentale contemporaine

Contexte

Pour mieux comprendre et contextualiser le travail de Déborah Hay, nous avons créé un schéma traçant l’émergence du ballet en Europe. Nous avons volontairement omis les formes de danses non directement reliées au ballet telles les danses africaines et toutes ses ramifications, notamment la Street dance. Street et démocratie sont associés. Même si Déborah Hay se réclame d’efforts démocratiques qu’elle cherche à insérer dans son travail, méthodes, elle a travaillé et travaille régulièrement avec des danseurs amateurs, elle se différencie de la Street dance et du ballet classique (perçu comme aristocratique). Ses chorégraphies sont régulièrement présentées dans les institutions culturelles, majoritairement des scènes « occidentales », à savoir ; l’Amérique du Nord, l’Europe, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ces éléments contextuels vont nous être utiles plus tard, notamment pour comprendre les chorégraphies de Hay.

Contextualiser historiquement la danse classique

Nos recherches nous ont fait comprendre que la danse tient son origine des millions d’années avant notre ère. Elle est associée aux pratiques de la séduction. Dans un second temps, il y a environ 100.000 ans, la danse est associée aux danses rituelles, pour célébrer, chérir le/les dieu(x), voir tenter d’obtenir quelque chose ou de les éloigner. La danse n’avait pas pour objectif de célébrer le dieu intérieur à cette époque sinon par ricochet, par ignorance voire inconscience. Les danses participent aux rituels, auxquels est ajouté des masques et costumes, du rythme, des symboles et prennent une dimension collective et les renforcent. Par la suite, 40.000 ans avant notre ère, apparaissent les danses qui visent à atteindre un état de transe, de conscience modifiée. D’un appel à l’accouplement, elle se transforme en pratique cultuelle et spirituelle, qui sert d’interface avec le surnaturel et influence le destin des individus. L’agriculture s’organisant, la sédentarisation la renforçant, une dynamique calendaire contribuent à rythmer les danses tout au long de l’année. Il y a 5.000 ans, les sociétés urbaines se multiplient et des danses « professionnelles » font leurs apparitions, le spectaculaire se développe. (Cappelle ; Garfinkel, 2020).

Progressivement la danse sera marginalisée, en commençant à Rome et finalement condamnée par la chrétienté ou pour sa dimension performatique, spectaculaire, divertissante, mais aussi pour sa dimension païenne : la danse détourne du Dieu chrétien. Elle sera « régulée » par Conciles successifs. Elle trouvera intérêt pour les tenants de l’église chrétienne que lorsqu’elle facilite l’accès à Dieu (Cappelle ; Belgrano, 2020). Elle est considérée inférieure et détourne de Dieu. La chrétienté associe le corps à l’impur, à tout ce qui est inférieur, méprisable, détestable qui relie bassement l’âme et l’esprit au monde temporel. Le texte, les arts posés et réfléchis sont préférés. Le mot d’ordre est de nourrir l’esprit, l’âme et de délaisser le corps, le vil.

La Renaissance italienne voit émerger à nouveau la danse, les arts lyriques, dont le ballet. Néanmoins, en parallèle du ballet, de nombreuses danses paysannes existent. Le ballet « classique » tient son origine des danses de Cour, notamment de la danse baroque, une forme de danse plutôt lente, souvent protocolaire, « relativement » accessible (comparée à la danse classique à venir et la professionnalisation du danseur). La danse classique est plutôt retenue ; pas de mouvements brusques, parfois vifs, peu de contacts. La danse baroque est faite de mouvements plutôt réduits ; demi-pointes, demi-pliés, demi-coupés, petits battements. Elle se caractérise par le peu de déploiement de bras, mais un port de bras, les bras essentiellement accompagnent les mouvements des jambes. La danse baroque ne cherche pas les extrêmes du corps ni les angles du corps. L’arabesque par exemple est inconcevable, tant parce que les danseurs sont coincés dans un amas de vêtements que par l’esprit qui anime la danse baroque. La danse baroque est mise en scène, programmée, organisée et destinée à un entre-soi. À la Cour, la danse baroque pourrait-elle se résumer à l’idéal de l’époque ; la stabilité stratifiée - voire une certaine rigidité stratifiée - qui s’incarne par des « buste-tronc » dont les mouvements sont réduits et accordés aux mouvements - précodés - du partenaire et des autres danseurs. La danse baroque ressemble à des « buste-tronc » aux bras plutôt tenus. Une danse où chacun connaît sa place et la danse.

La danse de Cour installe le genre de la danse baroque, qui n’est pas le propre du genre dansé à la Cour, le genre se retrouvera sur la scène de l’Opéra dont l’audience est essentiellement la Cour. La danse baroque servira d’inspiration à la danse classique dont les codes, langage seront portés par Louis XIV et Lully en France. Le mot « ballet » vient du terme italien « balletto », un diminutif de « ballo », qui signifie «danse». « Ballo » est lui-même étymologiquement lié au latin « ballo, ballare » qui veut dire « danser » (Atidote, 2013). L’Académie Royale de Danse - Ballet de l’Opéra national de Paris aujourd’hui - est créée en 1661 puis l’Académie Royale de Musique en 1669 pour promouvoir la danse. Le danseur Pierre Beauchamp (1631-1705) fait émerger les cinq positions classiques de la danse classique : la première position : talons accolés, pieds sur la même ligne ; la seconde position : talons éloignés de la valeur d’un pied et demi sur la même ligne ; la troisième position : le talon du pied placé devant se place au milieu du pied de derrière ; la quatrième position : les pieds sont écartés de la valeur d’un pied. On peut faire une quatrième ouverte (les talons sont alignés) ou une quatrième croisée (le talon de devant est aligné avec les orteils de derrière) ; la cinquième position : talon avant contre la pointe du pied arrière. Les mots des bases de la danse sont alors glissade, entrechat, grand jeté, pas de bourrée, en-dehors. Jean-Georges Noverre (1727-1810), avec ses Lettres sur la danse (1760) crée le ballet d'action. Les mouvements du danseur et l’enchaînement des pas doivent représenter des sentiments et aider à la compréhension du récit. La danse classique utilisée dans le ballet classique va progressivement perdre de son intérêt en France, mais trouver un nouveau souffle en Russie où va émerger le ballet romantique au XIXe siècle où un gout pour l’orientalisme et la fascination pour l’Empire ottoman se déploie dans les arts en Europe et en danse. Marius Petipa (1818-1910), un Français en Russie, a laissé de nombreux chefs-d’œuvre ; le Lac des Cygnes, Don Quichotte, la Belle au Bois Dormant, la Bayadère, Casse-Noisette. Le ballet romantique va à son tour perdre en intérêt et trouvera son renouveau en France via l’intermédiaire de la compagnie des Ballets Russes. La compagnie est fondée avec des danseurs Russes exilés à Paris après la révolution russe de 1917. Durant la première moitié du 20e siècle, le ballet se renouvelle et voit le ballet néo-classique émerger avec Michel Fokine et Serge Lifar en France. Aux Etats-Unis le ballet se renouvelle avec George Balanchine, créateur du New York City Ballet. Durant la seconde moitié du 20e, la danse classique se modernise via les impulsions de chorégraphes tels ; Maurice Béjart, Benjamin Millepied, Pina Baush ou Rudolf Noureev.23

Où situer Déborah Hay ?

Dans le paysage de la danse américaine du XXe siècle jusqu’aujourd’hui, nous avons placé Déborah Hay aux côtés d’autres chorégraphes qui marquent ou ont marqué la pratique. Nous évoquons Balanchine, Graham, Rainer et Forsythe ci-dessous sans pour autant nous y attarder. La suite du mémoire sera consacrée à Merce Cunningham, Déborah Hay et au Judson Dance Theater.

Merce Cunningham

La perspective

Nous évoquons brièvement Merce Cunningham, car il a joué un rôle de transition entre danse moderne et danse contemporaine en faisant éclater la perspective unifocale de la scène. Il le dit en ses mots : « la plupart des travaux scéniques, en particulier la danse classique, sont basés sur la perspective, un point central vers et à partir duquel tout rayonne. Mais nous n'avons plus besoin de cela - je ne parle pas de l'art, mais de manière générale, depuis Einstein et maintenant les astronautes, nous avons réalisé quelque chose de totalement différent à propos de l'espace - que tout est en mouvement. Eh bien, j'applique cela à la danse » (Cunningham, 1985). Nous pensons que cette approche correspond parfaitement à celle de Déborah Hay ; une scène éclatée, multifocale, où l’attention, l’activité scénique est dispersée.

La déconstruction narrative

La déconstruction de la narration par Cunningham a été réalisée via des méthodes aléatoires ce qui rendait ses chorégraphies souvent très difficiles pour les danseurs. Les chorégraphies de Cunningham excluaient la naturalité du mouvement et empêchaient l'exécution de modèles connus. Cette approche déconstructiviste semble similaire à l'intérêt actuel de Hay pour la danse en tant que « transcendance autorégulée du corps chorégraphié du danseur » (Hay, 2007). Cependant et contrairement à Cunningham, Hay considère l’intelligence du corps comme une source naturelle de renouveau.

Pré-Cunningham

Avant Cunningham, la danse moderne était obsédée par la recherche de formes de mouvement plus sains et plus terrestres que ses praticiens rejetaient souvent le vocabulaire du ballet, le diabolisant avec des adjectifs tels que "artificiel", "mécanique" et "marionnette". Sur l'échelle de l'évolution, les danseurs de ballet se situaient dans le voisinage des phoques savants : exécutez 32 fouettés impeccables et nous vous jetterons une tranche de maquereau. Cunningham a été le premier chorégraphe, dans les années 1940, de danse moderne à organiser une sorte de trêve entre danse moderne et ballet : le résultat fut une fusion sans précédent entre les conventions du ballet (port droit, jeu de jambes rapide comme l'éclair) et la souplesse du torse et du dos, parfois convulsive, que nous associons plus souvent à la danse moderne. À titre d’exemple, l'idée selon laquelle tout mouvement, même « piétonnier », peut être considéré comme un « mouvement de danse » - à condition qu'il soit correctement « encadré » - est l'une des nombreuses notions postmodernes qui remontent à Merce Cunningham. Il en est peut-être l’instigateur, il n’empêche qu’il n’est pas vraiment fait usage dans ses danses. En revanche, il a ouvert la porte pour de nombreux suivants. Ce n'est pas une coïncidence si un certain nombre des membres originaux du Judson Dance Theater (le principal foyer de la danse postmoderne) ont étudié avec Cunningham ou ont dansé dans sa compagnie (Copeland, 2004). Notamment, Déborah Hay, exploite ce mouvement piétonnier dans Figure a Sea. Aussi, l'une des nombreuses différences entre la danse moderne pré-Cunningham et post-Cunningham est l'attitude que chacune d'entre elles adopte à l'égard de l'intelligence : la valeur de sa possession, les stratégies pour l'afficher - et surtout, la manière de la définir (Copeland, 2004).

Media-mixing

Cunningham a été le pionnier d'un nouveau modèle de mélange de médias que l'on pourrait appeler "collaboration à distance" (Copeland, 2004). Cette attitude favorisant la multitude des médias sur la scène préfigure la danse théâtre, le théâtre danse, la scène multimédia à venir. Cette attitude favorise également celle du Judson Dance Theater qui soutient que toute forme d’art se vaut ; ils adoptent une position latérale (démocratique) par rapport aux divers arts et non verticale/hiérarchique (aristocratique).

Primordialité

Le concept même d'innovation, d'originalité, pour les pionniers de la danse moderne, celle d'avant Cunningham, impliquait un retour aux origines, une quête de la manière la plus "naturelle" - peut-être même primordiale - de bouger. Cunningham chorégraphie des danses qui reconnaissent et célèbrent à la fois la vitesse, la fragmentation, la simultanéité des stimuli et les exigences perceptives particulières propres à la ville contemporaine. L'expérience sensorielle réelle communiquée par la plupart des œuvres de Cunningham et de Cage a peu à voir avec la tranquillité émotionnelle ou la contemplation détendue (Copeland, 2004). À ce titre, Figure a Sea est très ambigu. Hay est héritière de Cunnigham et en même temps sait s’en différencier. Comme nous le démontrons plus bas, la scénographie recèle de très nombreux aspects de la primordialité et les mouvements ne correspondent pas dans leur ensemble à l’héritage de Cunningham. Les mouvements de Figure a Sea sont plutôt lents, pas fragmentés. Figure a Sea n’est pourtant pas moderne, car la chorégraphie est également marquée des apports théoriques, idéologiques du Judson Dance Theater. Aussi, Figure a Sea a tout à voir avec la tranquillité émotionnelle voire la contemplation détendue.

Judson Dance Theater : les débuts et influences de Déborah Hay

Le Judson Dance Theater rassemble un nombre important de danseurs en recherche d’innovation. Ils se réunissent au Judson Memorial Church. Dès 1950, l'église a soutenu un ministère artistique plutôt radical. L'église mettait des locaux à la disposition des artistes pour des expositions, des répétitions et des spectacles. L'église veillait à ce que cet espace puisse être un lieu où les artistes pouvaient avoir la liberté d'expérimenter dans leur travail sans craindre une quelconque censure. Nous comprenons la dimension de la censure dans une dimension symbolique comme une ombre, comme les peurs, comme des refus, des empêchements, probablement considérés comme externes dans le cas de la Judson Memorial Church, mais aussi interne : l’ombre personnelle. Le Judson Dance Theater hérite tant de Cunningham et de Cage des années 1940-1950 et de Marcel Duchamp dont le travail était apprécié par les neo-avant-gardes à Greenwich Village en 1950-1960 (Burt, 2006). Susan Sontag a qualifié les danseurs du Judson Dance Theater de « néo-duchampiens » et de « dadaïstes » (Sontag 1983 in Burt 2006). La « percée » initiale du Judson Dance Theater dans les années 1960 a été suivie dans les années 1970 par le « postmodernisme analytique » et le « postmodernisme métaphorique et métaphysique », puis dans les années 1980 par une « renaissance du contenu » (Banes 1987 in Burt, 2006). Les danseurs du Judson Dance Theater cherchaient à produire de la défamiliarisation ; de l'art comme technique, pour revigorer le quotidien et insuffler de l'esprit à la vie. Ils s’inscrivent en rupture et retrouvent des formes primitives de la danse ; le rituel, l’éveil de la conscience. Les danseurs du Judson Dance Theater ont intégré de nouvelles valeurs en danse ; des valeurs démocratiques, humanistes, de décentralisation et de liberté (Banes, 1993).

Duchamp

Les danseurs du Judson Dance Theater s’interrogent sur leur pratique. Cette dimension réflexive de l’art est fortement dans l’esprit du temps avec l’introduction des Readymades de Duchamp avec des questions du type ; qu’est-ce que l’art ? Quelle est la part de l’auteur ? Y a-t-il un auteur ? Les Readymades de Duchamp illustrent son aspiration avant-gardiste à réunir l'art et la vie quotidienne en minimisant sa propre implication dans le processus de création artistique (Burt, 2006). Deux éléments qui marqueront Déborah Hay comme nous le verrons plus loin.

Duchamp s’intéresse plus aux idées qu’aux produits visuels. Il voulait remettre la peinture au service de l’esprit. Pour lui, l’art devait se tourner dans cette direction ; vers une expression intellectuelle plutôt que vers une expression animale (d'Harnoncourt, 1973).

Pour Duchamp, l’observateur vient compléter l’œuvre d’art. Elle n’est pas terminée lors de sa présentation. Appliqué aux arts de la scène, le spectateur par ses commentaires vient compléter la représentation (Burt, 2006). Peut-on concevoir que le dialogue entre réception et production créer un espace démocratique co-constructif ; où chaque part prend connaissance des points de vue respectifs ? Un espace de démocratie par le dialogue, car un autre espace « démocratique » est déjà créé en amont, celui de l’expression libre d’une préférence ; acheter ou non le ticket d’entrée pour assister (ou non) à la représentation d’un spectacle en particulier ; une démocratie plus binaire, peut-être ?

Les Readymades de Duchamp ont soulevé une question fondamentale sur ce que signifie faire une œuvre d'art. Les mains et/ou le corps de l'artiste doivent-ils jouer un rôle nécessaire dans ce processus ? Le "travail" qui entre dans une œuvre d'art peut-il être principalement ou exclusivement un travail de l'intelligence ? L'artiste - et cette question est particulièrement épineuse dans le cas des chorégraphes - peut-il fonctionner principalement comme un esprit cartésien détaché d'un corps ? Et une question encore plus fondamentale : Une œuvre d'art (et plus particulièrement une œuvre d'art chorégraphique) peut-elle exister en tant qu'expérience purement "conceptuelle" ? (Copeland, 2004).

Auteur absent / spectral

Les danseurs du Judson Dance Theater étaient également traversés par la pensée de Derrida qui s’interrogeait sur la présence/absence de l'auteur dans l'écriture. Il suggérait qu'elle était « invérifiable » ; à la fois présente et absente ou, selon son terme, « spectrale ». (Burt, 2006). Les Readymades convoquent la notion de démocratie ; est-ce de l’art ? ; tout le monde pourrait le faire et prétendre être artiste ! Nous voyons également dans la pensée de Derrida à propos de la spectralité de l’auteur fait écho à l’ombre : quelle est l’ombre d’une œuvre d’art ?

No to …

Les danseurs du Judson Dance Theater ont dit non à certains aspects de la danse dominante de l'époque, ils n'affirmaient pas les valeurs d'une société dynamique et rajeunie, mais critiquaient ses échecs et ses lacunes. (Burt, 2006). En 1965, Rainer a fait paraitre un célèbre écrit : « NON au spectacle, non à la virtuosité, non aux transformations, à la magie et au faux semblant, non au glamour et à la transcendance de l'image de la star, non à l'héroïque, non à l'anti-héroïque, non à l'imagerie trash, non à l'implication de l'interprète ou du spectateur, non au style, non au camp, non à la séduction du spectateur par les ruses de l'interprète, non à l'excentricité, non au fait de bouger ou d'être bougé » (Huyssen 1988 in Burt, 2006)). Le Judson Dance Theater s’attaque à l’art institutionnel, mais ce faisant leur attitude à l'égard des institutions en général apparaît clairement oppositionnelle. Nous pourrions dire avec un regard plus large et souple que les danseurs du Judson Dance Theater adoptent une conception différente de leur pratique.

Le titre du plus récent recueil de Banes, « Reinventing Dance in the Sixties : Everything Was Possible (2003) » illustre bien ce point de vue affirmatif. Ce titre exprime assez bien l’esprit qui animait les danseurs du Judson Dance Theater. En tant qu'artistes d'avant-garde, ils partageaient une vision utopique d'une société à venir plus équitable et plus juste (Burt, 2006). Le travail du Judson Dance Theater était tout à fait positif par rapport à la société américaine des années 1960. Les arts semblaient soudain fraîchement habilités à fournir un moyen pour la démocratie - voire à l'incarner. Les artistes d'avant-garde du début des années soixante ne cherchaient pas à refléter passivement la société dans laquelle ils vivaient ; ils essayaient de la changer en produisant une nouvelle culture. (Martin, 1968 in Burt, 2006). Néanmoins, alors que Banes pensait que la nouvelle danse des années 1960 incarnait la démocratie, il serait plus approprié de décrire les danseurs comme anarchiques. À cet égard, Johnston ajoute : « les nouveaux chorégraphes invalident outrageusement la nature même de l'autorité. Aucun membre n'est exceptionnel. Aucun corps nécessairement plus beau qu'un autre corps. Aucun mouvement nécessairement plus important ou plus beau qu'un autre mouvement » (Johnston 1998 in Brut 2006).

En recherche de nouveauté

Au Judson Dance Theater, on apprend à désapprendre, à innover avec de nouveaux mouvements. Les membres du Judson Dance Theater qui avaient suivi une formation de danseur voulaient désapprendre la manière conventionnelle et habituelle de se présenter au public, les amateurs n’avaient pas ce problème (Burt, 2006). Avec le Judson Dance Theater, les artistes se regardent et regardent le public, ils respirent de manière audible, s'essoufflent, transpirent, discutent. Ils ont commencé à se comporter davantage comme des êtres humains, révélant ce que l'on considérait comme des déficiences ainsi que leurs compétences. (Banes 1987 in Burt, 2006). Pour Brown, la pratique de l'improvisation a joué un rôle important au début des années 1960 en modifiant la relation entre les danseurs et les spectateurs (Brown 1978 in Burt, 2006). Elle est aussi nécessaire pour apporter du neuf aux mouvements de la danse (Burt, 2006).

Enfin, « Would They or Wouldn't They? » (1962-64) de Déborah Hay, démontre la manière dont les membres du Judson Dance Theater ont repris et transformé les pratiques de Cage et de Cunningham. Il s'agissait d'une structure de composition indéterminée, utilisant une partition chorégraphique dans laquelle, à certains moments, les danseurs devaient prendre des décisions, et ces décisions avaient des effets sur les autres danseurs, générant des juxtapositions fortuites d'actions inattendues (Burt, 2006). Cette attitude, nous le verrons plus loin, anime encore Déborah Hay dont Figure a Sea en est exemple récent.

Laban: the shadow movement

Pour appuyer notre première hypothèse : le camouflage de l’ombre décrit une représentation du corps de la danse occidentale contemporaine, nous faisons appel à Laban et notamment ce qu’il appelait les « mouvements de l'ombre » : « ceux que [le danseur] fait inconsciemment et qui précèdent ou accompagnent ses actions délibérées » (Laban 1988). À titre d’exemple, nous utilisons une danse chorégraphiée par Pina Bausch sur une musique d'Henry Purcell : Café Müller. Dans Café Müller, les danseurs se déplaçaient de manière réactive plutôt qu'active. De même que les chaises et les tables leur barraient la route lorsqu'ils essayaient de danser, les danseurs semblaient incapables d'agir positivement, mais étaient toujours bloqués par des forces indéterminées. La façon dont ils se déplaçaient au cours de la pièce était toujours en réponse à des obstacles physiques ou à des événements dans lesquels ils jouaient un rôle passif ou détaché. Lorsque Bausch est entrée sur scène au début, les yeux fermés et les mains tendues devant elle, elle s'est déplacée vers l'avant-scène, avec précaution et hésitation, le long du mur latéral, sachant qu'il y avait des tables et des chaises invisibles autour d'elle et qu'une collision pourrait être douloureuse. Elle se déplace sur la pointe des pieds, le poids vers l'avant et les genoux légèrement pliés, de sorte qu'elle semble se balancer librement de haut en bas. Ce mouvement de balancier est son leitmotiv (Burt, 2006). Le mouvement de balancement, selon Laban, signifiait une perturbation de l'équilibre de l'effort qui « peut être observé dans l'utilisation exagérée de mouvements d'ombre purs qui, dans le comportement personnel, sont des décharges de tensions intérieures » (Laban 1988). Un corps sans ombre, est un corps d’une autre nature que celui présenté par Bausch, il est libéré des mouvements intérieurs inconscients pour briller sur scène et quelque part, être nettoyé de ses mouvements internes qui viennent le perturber (comme les chaises et tables) dans ses mouvements, un corps sans double fond, un corps solaire et sans ombre et donc sans histoire, bref, un corps pur. Comme dans Café Müller, le danseur est trop souvent victime de mouvements d'ombre et l’empêche d’exprimer positivement un sentiment, par exemple.

Appliqué à Figure a Sea, nous pensons que l’effacement de l’ombre des danseurs vise à les rendre « métaphoriquement » libérés de leurs mouvements intérieurs qui viendraient les perturber dans la performance qu’ils sont occupés, au présent, de danser. Nous verrons plus loin à quel point le « Here and Now », l’awareness, sont importants pour Déborah Hay.

Qui est Déborah Hay ?

Elle est née à Brooklyn. Sa mère, Shirley Goldensohn, a été son premier professeur de danse et a dirigé sa formation pendant toute son adolescence. Trois années de formation en danse moderne avec Bill Frank, un ancien membre de la Nikolais Company, et des années d'études avec Merce Cunningham et Mia Slavenska ont suivi. En 1964, Hay a dansé avec la Cunningham Dance Company pendant une tournée de six mois en Europe et en Asie. Depuis 1961, elle travaille avec d'autres danseurs/chorégraphes au sein du Judson Dance Theater, se concentrant sur des danses à grande échelle impliquant des danseurs non formés. En 1970, elle quitte New York pour vivre dans une communauté du nord du Vermont. Elle s'éloigne de l'arène de la scène, produisant « Ten Circle Dances », présenté pendant 10 nuits consécutives dans une seule communauté et sans public. L'œuvre est principalement soutenue par des musées et des galeries d'art, ce qui marque le début d'une longue période de réflexion sur la manière dont la danse est transmise et présentée. Son premier livre, Moving through the Universe in Bare Feet (Swallow Press, 1975), décrit ses danses. En 1976, Hay quitte le Vermont et s'installe à Austin, au Texas, où, en 1980, la Deborah Hay Dance Company est créée. Tout en développant sa chorégraphie, elle a institué un atelier de groupe annuel de quatre mois qui culminait avec des représentations publiques en grand groupe à Austin et, à partir de ces travaux de groupe, elle a distillé ses danses en solo. Son livre, Lamb at the Altar: The Story of a Dance (Duke University Press, 1994), documente ce processus unique. My Body : The Buddhist (Wesleyan University Press), a été publié en 2000. Il s'agit d'une série introspective de réflexions sur les principales leçons de vie que Hay a tirées de son corps en dansant. En 2015, elle a collaboré avec Laurie Anderson dans une œuvre d'une soirée, Figure a Sea, pour 21 danseurs et commandée par Cullberg à Stockholm, en Suède. La même année, le ministre français de la Culture et de la Communication décerne à Hay le titre de Chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres. En 2022, la compagnie Cullberg de Stockholm a créé Horse, the solos, avec une partition originale du compositeur/musicien Graham Reynolds, basé à Austin, et des lumières et un décor de l'artiste finlandaise Minna Tikkainen, basée à Amsterdam (Hay, 2022). En résumé, le travail de Hay a progressé en commençant par des danses en cercle communautaires, des performances en solo, des projets de collaboration et enfin, une compagnie de danse itinérante, ainsi que des ateliers en grand groupe qui évoluent vers ce qu'elle appelle des "spectacles intimes" (Drobnick, 2016). 45

Enfin, Déborah Hay est considérée comme l'une des chorégraphes les plus influentes des États-Unis. Elle est l'un des membres fondateurs du Judson Dance Theater de New York, considéré comme le vivier créatif de la danse postmoderne. Certains qui ont joué avec elle la comparent à une magicienne (Jeffers, 1979).6

Nous retiendrons que la dynamique historique de la danse observée précédemment à savoir qu’elle tient ses origines de la danse de la séduction puis est transformée en pratique cultuelle et spirituelle s’inscrit dans le travail de Déborah Hay où la dimension spirituelle est la plus cultivée, nourrie et recherchée. La dimension de la séduction nous apparaît beaucoup moins présente.

Le corps comme écologie : Body Weather

Pour comprendre cet aspect du travail de Déborah Hay, nous avons choisi de faire un focus sur Body Weather, dont les enseignements, les pratiques, l’approche du corps sont semblables à celle de Déborah Hay. Dans Body Weather, qui est une méthode d'entraînement physique et une philosophie développée par le danseur japonais Min Tanaka. Il s’agit d’un entraînement ouvert : Body Weather se compose d'un échauffement décontractant, d'un entraînement aérobique corps-esprit « Mind-Body » et de tâches sensorielles menant à l'improvisation. Dans Body Weather le corps est mobile, changeant et interdépendant de son environnement. L'expérience du corps est toujours nouvelle et unique, jamais fixe ou inévitable. Chaque mouvement est une sorte de miracle. Même tenir un arbre peut représenter plusieurs choses" (Tanaka, 2007). Toujours frais et changeant, « le corps n'existe pas si l'on ne s'étonne pas de son état ingénu » (Tanaka, 1986). La pratique du Body Weather reflète un désir d'être enseigné et étonné par le corps. Elle entraîne le placement de l'attention et de la conscience somatique (sensorielle, proprioceptive), et elle entraîne la capacité du corps à « rencontrer » (comme le dit Tess de Quincey) l'imagination. Le corps n'est pas vécu comme un objet matériel autonome : il a ses propres dialogues internes et il s'entrelace avec son environnement, comme dirait Ingold, dans un maillage (Ingold, 2011). Il n'existe pas non plus de corps neutre. Par exemple, le corps a, depuis toujours, de multiples vitesses : « La vitesse de la pensée, des nerfs, de la circulation sanguine, des tissus musculaires, de l'esprit ; la coexistence chaotique de diverses vitesses » (Tanaka, 1986). La pratique du Body Weather met en évidence ce flux et ce reflux du corps. Les participants vérifient de temps en temps leur « Météo du corps » - par exemple, leur chaleur, leur poids, leur énergie - et remarquent les changements. Et, d'un jour à l'autre, les participants remarquent des aspects différents, ou des changements qui se sont produits, dans les "mêmes" exercices d'investigation - changements dans le timing, la respiration, la dynamique, l'alignement, la conscience du corps du groupe, l'état d'esprit et ainsi de suite. Tess de Quincey, qui a joué avec le groupe Mai Juku de Min Tanaka pendant plusieurs années, a introduit Body Weather en Australie en 1989. Elle est directrice artistique de la De Quincey Co, qui fonde sa pratique de la performance sur le Body Weather. Enfin, Tim Ingold écrit que « [l]'organisme (animal ou humain) doit être compris non pas comme une entité délimitée entourée d'un environnement, mais comme un enchevêtrement non limité de lignes dans un espace fluide » (Fraser, 2014).

L’hyperprésence : chez Déborah Hay, un contraste ?

L’hyperprésence ici n’est pas la multiplicité des écrans sur et hors de scène. Il ne s’agit pas de voir la scène par différents médias (même si la chorégraphie donne l’impression d’une scène éclatée dans une unité et voulue par Déborah Hay), l’hyperprésence que nous évoquons ici peut se comprendre par une présence consciente, une présence profonde. Une hyper présence intérieure, intériorisée et produite par les danseurs. L’effacement de leurs ombres vient renforcer cette dimension d’hyper présence ; il n’y a rien derrière eux ; ils sont « purs » à voir.

Hay et la danse

La danse n’est pas uniquement un acte répété, pour Déborah Hay, il s’agit plus d’un mode de perception ; danser consiste à s'engager dans une pratique perceptive et non uniquement dans une technique corporelle. Pour la chorégraphe, la virtuosité et l'expressivité obscurcissent et compliquent la révélation de quelque chose de plus transparent et impersonnel. Dès lors, Hay pense ses chorégraphies comme des dispositifs « inviting being seen perceiving » (Hay, 2011b). Hay est convaincue que la perception constante du danseur de son corps est non linéaire et multicellulaire, et que cette relation est en constante évolution avec l'espace, le temps et le public (Fraser, 2014). Hay définit la danse comme un processus permanent d'apprentissage et de désapprentissage, qui l'obligent à réinventer constamment sa propre pratique.

Déborah Hay a une formule propre pour aborder la danse qui consiste à : « inviting being seen perceiving ». Quel est ce corps percevant ? Comment est-il dansé en percevant ? Comment ce corps se compare, par exemple, au corps quotidien, ou, à un autre extrême, au corps de la danse Butō (Butoh) (Fraser, 2014).7

Pour Hay, la danse idéale ne serait pas limitée par les démarcations conventionnelles de l'espace et du temps : « chaque jour, toute la journée, dès que vous vous levez, est potentiellement une danse » (Hay 1977/78).

Kaléidoscope

La conception de la danse de Déborah Hay peut- être représentée par un kaléidoscope. Nous utilisons un exemple de kaléidoscope de Penrose qui symbolise graphiquement le travail de Déborah Hay. Le kaléidoscope est la géométrisation symbolique de l’infini unique et répétitif. Les kaléidoscopes de Penrose se déploient à l’infini. Alors que le ruban de Möbius évoque un mouvement continu dans une boucle ; l’infini se produit en cercle fermé alors que le kaléidoscope de Penrose se déploie géométriquement à l’infini.8

Process : une succession perpétuelle de différences, de changements

Hay met l’emphase sur le processus plutôt que sur le produit et vecteur de créativité, dans lequel l'attitude de l'interprète est privilégiée par rapport à l'obtention d'un résultat spécifique. Drobnick a relevé trois « tactiques » qui sont à la base de l'utilisation du langage par Hay : la conscience idéosomatique qui fait appel à la sagesse corporelle et que nous mentionnons dans body wisdom, des définitions qui lui sont propres qui sape la formation et les connaissances reçues et la contemplation de l'intuition qui se concentre sur les paradoxes et les affirmations mentionnées dans la rubrique langage de ce travail. Ces trois tactiques utilisent le langage pour contrecarrer les notions de maîtrise en inculquant la vigilance, en stimulant l'imagination et en inspirant la réflexion critique (Drobnick, 2016).

Le corps comme lieu d'enquête

Pour Déborah Hay, le danseur est un site d'investigation (Hay, 2013 b). Pour une de ses productions, Hay explique comment elle espère qu'en travaillant pendant des mois avec seulement deux ressources - un motif au sol et une question adressée à tout son corps - qu'une danse émergerait sans la faire (Fraser, 2014 ; Hay, 2012 b). Qu’une danse puisse apparaître alors que " je ne pense pas ". Elle ajoute ; « et si la façon dont vous voyez lorsque vous dansez, y compris ce que vous imaginez, inventez, projetez, et pouvez et ne pouvez pas voir dans une zone prescrite proche, à mi-portée et lointaine, à tout moment donné, était un moyen par lequel le mouvement se produit sans le chercher » (Hay, 2011 a ; Fraser, 2014). Le mouvement se trouverait là où elle ne l’attend pas.

Dans son désintérêt pour la conformité du corps à des réalisations élégantes ou expressives, Hay s'inscrit dans une ligne d'évolution de la danse qui, dès le début du vingtième siècle, est devenue curieuse du corps lui-même : « Son opacité. Ses défauts. Ses incohérences. Ses souvenirs. Ses imprécisions. Ses traumatismes » (Cramer, 2006 in Fraser, 2014). L'esthétique de la danse et de la chorégraphie « ont évolué moins en termes de choix formels ou de décisions créatives apparentes qu'en termes de choix (reconnus ou non) d'états corporels » (Louppe, 2010 ; Fraser, 2014). C’est dans cette dynamique que s’inscrit Déborah Hay.

Hay pense que le corps de chaque danseur, en fait le corps de chaque personne, a été « chorégraphié jusqu'à la moelle » (Hay, 2011 b). Sa stratégie de danse centrale consiste à défaire ce corps d'actions et de significations entraîné, éduqué dans une culture. Hay reconfigure le corps personnel physique tridimensionnel en le réimaginant comme des milliards de cellules qu’elle décrit dans My Body : The Buddhist (Fraser, 2014). Hay considère son/le corps comme une sorte d'esprit. « Ce que j'appelle mon esprit est mon corps tout entier. Ce que j'appelle mon corps, c'est cinquante-trois milliards de cellules et plus à la fois, avec un sens de l'humour indélébile et le respect de l'univers » (Allsopp, 1996). Elle cherche disperser le corps guidé par l'ego en utilisant des tâches et des paradoxes qui encourage le jeu, le non-attachement et l'acceptation. Elle conçoit le corps social de l'interprète/du public comme un corps engagé dans la perception et non dans la communication/réception (Fraser, 2014).

Le corps n'est pas non plus un corps avec une tête qui perçoit : « croyez-vous que nous ayons été placés ici sur terre avec tous ces éléments, comme les pieds, les jambes, les hanches et la colonne vertébrale, pour ensuite porter une tête qui nous permet de percevoir ? Cela n'a pas de sens. Ainsi, j'ai passé les quarante-cinq dernières années de ma vie à laisser tomber l'attention qui ne cesse de s'insinuer dans ma tête vers le bas dans tout mon corps » (Hay, 2011 d).

Hay tente un type d’approche phénoménologique dans lequel le corps est capable d'apparaître comme son moi cellulaire, dépouillé de ses superpositions psychologiques et personnelles. Son corps devient son professeur plutôt que son sujet. Elle crée ce possible en méditant constamment, en studio, tout au long d'une performance, sur des propositions ouvertes exprimées, généralement, sous la forme Et si... ? Par exemple : « Et si là où je suis, c'est ce dont j'ai besoin ? » (Hay, 2000). Ces questions méditatives, ou conditions imaginées sont similaires dans leur forme et leur but aux koans zen, et sont conçues « pour pénétrer dans ma conscience » (Hay, 2000). Il s'agit d'une image que Hay partage avec Janet Adler, à savoir, imaginer la composition cellulaire du corps qui est également utilisé dans diverses disciplines somatiques ou pratiques de danse telles que le Body Mind Centering et le Body Weather. La manière dont ces z « Et si » peuvent faire vibrer et annihiler le processus de raisonnement du corps, en le submergeant d'autoréflexion, ce qui est similaire à l'expérience de l'esprit du débutant dans le Zen (Hay, 2000 ; Fraser, 2014).

Goldman décrit les chorégraphies de Hay comme des « partitions [...] que les danseurs interprètent tout en s'engageant dans une pratique de questionnement perceptif, conçue pour décentrer le danseur et stimuler sa curiosité et sa réactivité physique ". Certaines directives indiquent le timing et les schémas spatiaux, tandis que d'autres sont plus abstraites et mettent l'accent sur l'engagement du danseur plutôt que sur son apparence... » (Goldman, 2007). Hay, elle-même, dit de sa chorégraphie que les questions qu’elle se pose lorsqu’elle exécute une séquence de mouvements particuliers et qui donne forme à une danse et qui sont, soit sans réponse, soit impossibles à comprendre vraiment et en même temps, poignants et immédiats. De même, ses choix de mouvements sont principalement soit impossibles à réaliser soit embarrassants à faire, ou idiots à contempler, voire d'une simplicité exaspérante (Hay, 2013 a ; Fraser, 2014). Le résultat, selon Hay, est une transcendance autorégulée soutenue et régulière du corps chorégraphié, dans la séquence de mouvements (Hay, 2011 c).

Hay est la première à insister sur le fait que cette technique, cette réduction, est imparfaite et insoutenable. Elle ajoute ; « c'est impossible. Personne ne peut le faire. Je ne peux pas le faire". Il s'agit d'une expérience rigoureuse, ou d'un acte de foi, et pour empêcher l'esprit de fermer le processus, il est nécessaire de le séduire de manière ludique : Qui sait si c’est vrai ! Supposez-le ! Jouez-le » (Hay, 2011 b ; Fraser, 2014).

La pratique de Hay peut sembler conceptuelle, et est parfois décrite comme si elle était centrée sur la conscience. Elle va jusqu'à écrire que « Mon corps, dans le titre de ce livre [My Body : The Buddhist], fait référence à un ensemble prescrit de "et si"... » (Hay, 2000). Hay décrit ce corps comme un corps « formé et soutenu de manière imaginative par la danse [qui] est devenue un moyen d'étude et d'application du détachement. En fait, je préfère le terme de non-attachement, car il implique un rôle plus actif dans le lâcher-prise » (Hay, 2012 ; Fraser, 2014).

Hay est très claire sur le fait qu'il s'agit d'une pratique somatique. Elle dit : « il y a une façon de sentir mon corps en tant que professeur » (Hay, 2011 b). Il s’agit de danser en dirigeant sa conscience vers le mouvement simultané de chaque cellule de son corps, de sorte qu’il soit possible de sentir toutes les parties de son corps en mouvement, de l'intérieur à l'extérieur. Danse en ressentant simultanément le mouvement de l'espace dans tout le corps, de sorte que c'est comme si le danseur amenait sa sensibilité jusqu'aux limites de son être, de la tête aux pieds, afin qu’il puisse sentir le mouvement de l'air autour de lui (Foster, 1986).

Hay décrit chaque nouvelle pratique de performance comme « une réinvention consciente de mon esprit en réponse à un sentiment d'intégration d'une simplicité déconcertante ressenti lorsque je danse ou un sentiment douloureux de profondeur et de connexion - ce qu'elle décrit comme une logique fugace » (Hay 2000). Elle peut ensuite travailler avec ce koan, pendant une période pouvant aller jusqu'à un an, pour « rassembler de manière kinesthésique les preuves du feedback dans l'espoir de retrouver l'expérience » Hay, 2000).

La pratique de la danse de Hay peut être décrite comme une méditation, un non-attachement zen, une prière, un abandon de soi ou un jeu. Elle a recours à un toucher ouvert et non agressif pour éprouver un sentiment de plénitude et d'intégration avec la vie (Foster, 1986). « Mon corps et mon esprit se sont sentis comme une seule expérience, et non divisés... Chaque chose avait sa propre perfection. Je n'avais pas à créer de mouvement » (Hay, 2001).

La danse de Hay est son mode d'attention ouverte au monde dans son ensemble. Un monde qui est accessible malgré, les biais, les limites et les lacunes de la conscience corporelle (Foster, 1986). À Findhorn, Déborah Hay, parlant de la manière de maintenir une conscience perceptive et chorégraphique au cours d'une performance, a déclaré : « La survie dépend de l'utilisation de tout... tout me sert parce que j'ai des lacunes. [À un moment donné, Hay a vécu sa pratique comme une prière dans laquelle] ses milliards de cellules entretenaient un dialogue actif et non linéaire avec tout ce qui existe. J'imagine que ce que je vois - les arbres, le ciel, les chiens, les gens, la rivière qui coule - dialogue avec chaque cellule en moi. Le dialogue que je remarque décrit comment je vois plutôt que ce que je vois. Il me rattache à mon univers » (Hay, 2000).

Body wisdom

Une des trois tactiques consiste à récupérer la sagesse corporelle par l'amélioration de la conscience idéosomatique. Hay considère le corps de l'interprète comme quelque chose de plus qu'une simple matière première muette, ineffable ou passive. Au contraire, elle considère le corps comme un site d'intuitions multiples et complexes qui peuvent émerger dans le langage lorsqu'elles sont correctement facilitées. (Drobnick, 2016). Dès lors, elle s’oppose au dualisme corps/esprit qui subordonne le corps au statut d'objet à manipuler et à contrôler, Hay perçoit les corps comme étant capables de fournir des formes subtiles de connaissance, si seulement on pouvait ouvrir les trappes qui « empêchent la prise de conscience de la perspicacité audacieusement ordinaire du corps » (Hay 2000). Elle ajoute que les « compétences innées et la sagesse de base que possèdent les corps ne restent pas traduites parce qu'en tant que culture, nous avons tendance à nous cacher dans nos vêtements » (Hay 2000). Elle cherche à délégitimer les hiérarchies traditionnelles du mouvement, la valorisation disparate des parties du corps et la construction culturelle du beau en faveur d'une acceptation de tout mouvement, aussi maladroit soit-il, et d'une attention à toutes les parties du corps, aussi mineures soient-elles (Drobnick, 2016). Cette déconstruction est une pratique destinée à libérer les artistes des jugements externes et autocritiques « sur les bonnes et mauvaises façons de bouger et de jouer » (Hay 1994b), Hay met au programme de sa méthodologie une pratique de dé-discipline ou de déshabituation, par laquelle les mouvements, les gestes et le comportement général importés d'autres domaines, ou si communs qu'ils sont considérés comme allant de soi, sont astucieusement remis en question. À titre d’exemple, Hay demandera aux interprètes de retirer le saut du saut et le balancement [des bras] du balancement ou, de manière plus abstraite, de supprimer la définition tout en conservant la conscience. Une des tactiques de Hay est l'emploi de jeux de langage paradoxaux et de contemplations affirmatives. Ces jeux sont axés sur le processus, non compétitif et infiniment créatif. Les interprètes se voient présenter des koans, des énigmes, des oxymores, des contradictions ridicules et des fictions conceptuelles. Ce type d'accompagnement tend à déstabiliser le sentiment de certitude que les artistes-interprètes peuvent avoir quant à leur expertise physique ou leur habitus et les oblige à réévaluer de manière bénéfique les principes fondamentaux du langage et du mouvement. (Drobnick, 2016).

Enfin, contrairement aux théories totalisantes qui soutiennent que le corps est inconnaissable en dehors du langage, Hay pose le corps comme dialectique avec le langage, c'est-à-dire comme une influence sur le langage autant qu'il est influencé par le langage (Drobnick, 2016).

Langage

La performance et le langage se mêlent de manière inattendue et pour comprendre sa pratique, il faut non seulement éveiller sa conscience du corps, mais aussi négocier avec succès son vocabulaire (Drobnick, 2016). Ce à quoi Hay est attentive. Par exemple, dans le contexte de l'atelier en grand groupe, le langage joue un rôle de premier plan. Hay a pour habitude de réaliser ses workshops pendant trois heures par jour, sur une période de plusieurs mois auxquels sont invités 24 de personnes aux antécédents et à la formation variés à s'engager dans un laboratoire collectif de mouvement qui comprend des éléments d'improvisation ludique, une attention concentrée sur les principes de la pratique performative et des répétitions pour une performance qui conclut l'atelier. Certains participants apportent à l'atelier une vaste expérience du mouvement - provenant des sphères du contact improvisation, du ballet, de la danse moderne, de l'art de la performance - tandis que beaucoup d'autres entrent obliquement dans l'atelier à partir d'un éventail de professions, comme les écrivains, les employés de bureau et les artistes visuels (Drobnick, 2016). Hay ouvre ses ateliers à des danseurs plus expérimentés et d’autres, moins expérimentés, à participer. Nous voyons là un effort de démocratie considérable si nous considérons la professionnalisation progressive du métier de danseur et sa reconnaissance dans la société.

Sur la question du langage, Hay utilise des définitions strictes de termes particuliers. Elle réalise des relations conceptuelles entre ces termes et ils se déplacent vers de nouveaux alignements. Par exemple lorsque « culture » devient « changement » qui devient « attention » puis « retour » et enfin créé de la nouvelle « culture ». Encore, Hay entend par « positionlessness » ; le non-attachement, le refus de juger, la retenue dans la prise de position ou la fixation. Pour Hay, l'absence de position (positionlessness) est « l'expérience ennoblissante de l'abandon de notre stature ». Par ingéniosité, Hay entend l’attention au changement et à la constance du changement afin d'inspirer d'autres changements. (Drobnick, 2016). Par innocence, Hay associe les termes de naïveté, de simplicité, d’ouverture. Elle dit: « je suis prête à jouer l'innocence en matière de mouvement ». L'innocence est le moyen pivot par lequel les hypothèses et les jugements restrictifs peuvent être dissipés, ainsi que la façon dont les définitions du corps, du mouvement, de la performance et de l'identité personnelle peuvent être élargies ou révisées. (Hay citée par Drobnick, 2016). Enfin, par simplicité, Hay s’attend à ce que le personnage de performance (le danseur) vive le moment comme satisfaisant, entier et complet en soi. (Drobnick, 2016).

Aware

Hay attache de l’importance à la conscience, à la présence. Notamment « Ah-Ha » qui traduit des moments lucides de révélation, semblable à une épiphanie qui engendre ce qu’elle appelle un « changement cosmique spontané de la perception » (Hay 1994b). Un ah-ha est la remontée simultanée de l'intelligence du corps dans l'esprit et la sortie de l'esprit dans le corps, une interrelation qui contourne la conscience rationnelle, ce qui explique pourquoi Hay révèle que « Ah-ha est dans [le] corps, pas dans [les] croyances ». (Drobnick, 2016). Elle accorde de l’importance à l’attention, c’est un état d’alerte, de concentration, de concentration : l'acte - et la lutte permanente - de rester éveillé. Pour elle, l'attention exige à la fois une vigilance et un soin constant : « le maintien de l'attention est le travail que je fais » (Hay 1988 b). Nous relevons à nouveau l’importance de la conscience cellulaire et son jeu imaginaire qui conçoit que le corps est composé de trillions de cellules individuelles, chacune d'entre elles est vibrante d'énergie et investie d'une intelligence active et de la capacité de percevoir (Drobnick, 2016). Hay utilise délibérément des mouvements fous, embarrassants, spastiques ou laids pour démonter la hiérarchie traditionnelle des gestes gracieux ou virtuoses. Ces mouvements sont un véhicule pour attirer l'attention (Brown 1982 in Burt, 2006 ; Hay 1988 b). Dans cette section consacrée à la dimension « aware » de la poétique de Hay, elle insiste sur la volonté d'être vu. Pour elle, il s’agit d’un aspect de la conscience de la performance donnant la permission à soi-même d'être visible, et disponible, sans contrainte ni excuse. Notamment lors de performances où l’engagement total et la présence totale sont souhaitables. Pour Hay, la performance est destinée à être une expérience extatique (Drobnick, 2016). La performance est une attention éveillée. C'est la même chose pour le public et l'artiste. Le corps entier est le récepteur (Hay 1987).

Laisser la vérité s'occuper d'elle-même

Hay ne laisse pas les débats sur la vérité se mettre en travers de son chemin : « je ne m'encombre pas de la véracité de l'exercice » (Hay 2000). En ce sens, Hay est un exemple de l'idéal décrit par Louppe pour qui la danse contemporaine forme des techniques et des processus pour atteindre le corps vivant lui-même et faire apparaître tous les autres corps faibles, ridicules que l'histoire et le monde ont soustraits à notre perception (Louppe, 2010). Elle a certainement apporté de nouveaux corps à la performance contemporaine : un corps ludique et léger ; un corps sans maîtrise démontrée ni désir d'impressionner ; un corps prêt à avoir l'air stupide ; un corps dans une relation en constante évolution ; un corps qui remarque (qui invite à être vu en train de percevoir) ; un corps inventif prenant de nombreuses formes ; un corps libre de toute considération personnelle (Fraser, 2014).

Les formes et les tâches chorégraphiées sont prescrites d'une manière qui les vide de toute signification représentative. Par exemple Hay décrit son expérience du vol comme ceci : « voler, comme moi seul suis capable de percevoir le vol ; en d'autres termes, personne dans le public ne décrirait mon activité comme un vol ou pomper fortement mon diaphragme pour donner l'impression que je pleure alors que je ne pleure pas » (Hay, 2011a).

La pratique de Hay aboutit rarement à un corps émotionnellement expressif - bien que Hay ait dit qu'elle pouvait le faire, à condition que cet état ne soit pas figé, mais vécu comme ici et ailleurs (Hay, 2011b). En d'autres termes, le danseur n'est pas attaché à l'émotion, mais lui permet d'exister comme une série d'états successifs, chacun étant observé et abandonné pour permettre au suivant d'apparaître dans l'attention. Hay se concentre plutôt sur une transcendance autorégulée du corps chorégraphié (Hay, 2011c). Ses partitions chorégraphiques fournissent une structure et un point de mire pour les défis perceptifs continus (Hay, 2011b) de l'interprète. Il n'y a pas de bonne façon d'assumer l'un de ces corps absurdes ; le danseur doit mettre en jeu ses 53 milliards de cellules en relation avec l'espace, le temps, le public et les choses vues ou imaginées.

Éléments contextuels pour comprendre le travail de Hay

Be Here Now: Ram Dass

Be Here Now, ou Remember, est un livre paru en 1970 et traite de spiritualité, de yoga et de méditation. Le livre a été écrit par le yogi et maître spirituel américain Ram Dass né Richard Alpert. Richard Alpert, Ram Dass a voyagé en Inde. Be Here Now a contribué à populariser la spiritualité orientale et le yoga auprès de la génération des baby-boomers dont fait partie Déborah Hay, lectrice du livre. Le livre publié en Occident combla un vide spirituel profond.

Ram Dass y raconte l'histoire de son éveil spirituel et donne les outils pour prendre le contrôle de sa vie dans cette « bible de la contre-culture ». Ram Dass invite à la découverte de soi via la médiation. Ram Dass, ou le professeur Richard Alpert, nommé dans quatre départements de l'Université de Harvard menait une vie occidentale ; travail, maison, voiture, vacances, consumérisme, est le récit d’une conversion, d’agir son essentiel. Alpert a épluché chaque couche de son identité. Il a d’abord utilisé la psilocybine et le LSD qui lui a permis d’expérimenter la dissociant de son identité sociale ; sa peur s'est transformée en exaltation. Il a réalisé qu'au plus profond de lui-même, il était son moi intérieur : un être lumineux auquel il pouvait faire confiance indéfiniment et qu'il pouvait aimer infiniment. Alpert se rendit en Inde est rebaptisé Baba Ram Dass : serviteur de Dieu. Il s'initie aux exercices de respiration en pleine conscience, au Hatha yoga et à la philosophie orientale. Il était invité à se refuser les souvenirs, refuser de planifier, la pratique voulait que tout se passe « ici et maintenant ». Be Here Now est un véhicule pour partager le vrai message, et un guide pour l'autodétermination.9

Nous pensons que ce chemin et le récit qu’il en fait a profondément inspiré Hay dans son travail, sa méthode, sa poétique, notamment la question de la présence, des kōan, la conscience. À titre d’exemple chorégraphique ; Figure a Sea, à quelque chose de proche d’une méditation ; le staging, la bande sonore, les mouvements. Pour cette raison nous avons accordé une brève section de ce mémoire à l’historique de Be Here Now et allons maintenant en déployer le contenu.10

Le contenu de Be Here Now qui a nourri le travail de Hay

La première partie du livre est assez linéaire, et décrit le parcours de l’auteur jusqu’en Inde. Nous allons nous concentrer sur la seconde partie, qui est beaucoup moins linaire, moins cohérente, plus ouverte. Elle nous a semblé ressembler à un patchwork, de textes, d’images, de dessins. Ram Dass recense un nombre important de mots dont nous avons listé une partie et pour certains apparaîtront dans le vocabulaire de Déborah Hay ; be more, surrender, let go, the ego, enlightenment, pure energy, pure light, faith, realized beings, who limitations, eternal union, it is all right now, it is vibrations that emanate from you, opposites, yin yang, there is god there is man, there is good there is evil, yes no, pleasure and pain, loss and gain. the spirit is the spirit, the way, the way is the harmony of the universe, here we are, here and now, that is all there is, do you surf through it all?, dancing, it is in your head, change your head, desire, give up, buddha’s four noble truths, divine mother, sacred, waking up, guru, eternal, time and space, in love, pure seeking, nowhere to go, nothing to do, delusion and illusions, return to the roots, om, drama, quiet, living consciously, absolute compassion.

Hormis le patchwork de mots et de dessins, Dass présente également des recettes pour une vie sacrée. Il parle entre autres, de la préparation, du Guru, de la renonciation, de dormir, de manger, d’étudier, des Asanas, des mantras, de l’énergie transmutative, du Pranayama (la respiration), de la vérité… Dans la section « préparation », il cite Gurdjieff, auteur qui a amené l’Ennéagramme en Occident. Gurdjieff pense notamment qu’il faut être déçu, de soi, de la culture, des façons antérieures. Cette déception serait la source d’une recherche de plus et de l’entrée dans la voie spirituelle. « Un homme... s'il est un scientifique devrait être déçu par sa science. S'il est un homme religieux, il devrait être déçu par sa religion. S'il est un politicien, il devrait être déçu par la philosophie. Si c'est un théosophe, il devrait être déçu par la théosophie. S'il est un occultiste, il devrait être déçu par l'occultisme. Et ainsi de suite » (Gurdjieff cité par Ouspensky in Dass, 2010).1112

Outside teacher => Inner teacher

Ram Dass évoque la question du guru, du professeur d’éveil. Notamment qu’il soit possible de rencontrer son gourou sur le plan physique dans cette vie, mais ce n'est pas nécessaire. Puisque la relation entre un guru et un disciple ne se situe pas sur le plan physique, le guru peut agir sur vous depuis l'intérieur de vous-même. Il est possible de le rencontrer dans des rêves ou des visions ou simplement sentir sa présence. Cependant, ce n'est qu'après une grande purification que le pratiquant honore ces rencontres.

Dass écrit ; « Si vous n'avez pas de professeur, il vous est toujours possible d'entreprendre la pratique régulière des asanas avec profit. Dans ces conditions, cependant, vous devez bouger lentement et doucement... ne forcez pas votre corps... écoutez très attentivement les informations que votre corps vous donne. En vous centrant correctement, vous ferez en fait appel à un professeur intérieur qui vous guidera » (Dass, 2010). Il ajoute que si aucun professeur n’est présent, possible directement, il est toujours possible d'entreprendre la pratique régulière des asanas avec profit. Dans ces conditions, cependant, Dass conseille de bouger lentement et doucement, de ne pas forcez pas le corps, d’écouter très attentivement les informations que le corps donne. En se centrant correctement, il est possible de faire appel à un professeur intérieur qui aura pour rôle de guider (Dass, 2010). Pour Ram Dass, notre corps est notre temple, où nous vivons et où nous effectuons le travail pour devenir éclairé et tant que le corps n’est pas entendu il n’est pas possible de le contrôler volontairement pour qu'il soit aidant plutôt qu'interférent avec le sadhana personnel (Dass, 2010). Nous voyons dans ses propos, hormis toute une tradition bouddhiste, les propos de Laban à propos du corps pur, libéré d’ombres intérieures.

Renunciation, let go

Ram Dass mentionne également ce qu’il entend par la renonciation bouddhique. Pour lui, le renoncement signifie le non-attachement. Se libérer de l'attachement signifie briser le lien qui conduit à s’identifier aux désirs. Les désirs continuent ; ils font partie de la danse de la nature. Mais un renonçant ne pense plus qu'il est ses désirs (Dass, 2010). La renonciation est donc de parvenir à se détacher de ses désirs et parvenir à ne plus s’y identifier.

Awareness

Ram Dass décrit aussi ce qu’il faut comprendre de l’awareness. Il remarque que les effets de « tapasya » se manifestent très rapidement sous la forme d'un esprit plus calme, d'une énergie accrue et de la capacité d'entendre davantage autour de soi. Pour illustrer ses propos, Dass cite Seng-ts'an : « J'ai réalisé dans cet endroit que les gens craignaient le silence plus que tout autre chose que notre tendance à parler découle de l'autodéfense et est toujours basée sur une réticence à voir quelque chose, une réticence à s'avouer quelque chose » (Seng-ts'an in Dass, 2010). Dass relève également que l'étude, comme les mantras, est une technique pour se rapprocher d’idées supérieures, plus conscientes, et d’êtres supérieurs (probablement parle-t-il d’être intérieur supérieur, des niveaux plus élevés d’existence). Il est possible d’inventer des mantras pour des actes quotidiens afin d’en prendre conscience et de rompre l'identification avec l'ego qui accomplit l'acte (Dass, 2010). Enfin, être aware, c’est aussi parvenir à négocier avec ses pensées. Pour Dass, l'obstacle majeur à chaque étape du chemin de l'illumination est constitué par nos propres pensées. Les pensées nous maintiennent séparés. Même la pensée de l'Unité est très différente de l'Unité. Et les pensées continuent d'affluer, chacune d'entre elles cherchant à attirer notre attention et à nous identifier. Pour Dass, toutes les pensées font partie d’une illusion (Dass, 2010).13

Source d’inspiration?

Nous pouvons comprendre à la lecture des éléments du livre, des enseignements de Ram Dass, dans quelle mesure Déborah Hay a pu être inspirée dans sa pratique de danseur, de chorégraphe et enfin dans la rédaction de son livre ; My Body : The Buddhist. Que ce soit le corps comme source d’enseignements, les mantras, kōan transposées en « what if » chez Hay, ou encore le non-attachement transposé chez Hay par la renonciation à « un mouvement qui marche bien » et enfin l’importance de l’awareness (la conscience) ; du corps, de l’environnement.

Chögyam Trungpa

Hay cite le maître tibétain, Chögyam Trungpa, pour expliquer le concept « d'ici et maintenant ». Trungpa conçoit « l’ici et maintenant comme une présence de la vie en train d'être vécue, puis elle part [...]. "Partir"... signifie simplement être dedans sans autre analyse et sans autre renforcement. S'accrocher à la vie, ou essayer de se rassurer qu'il en est ainsi, a le sens de la mort plutôt que de la vie » (Hay, 2000). Cette citation exprime, à notre avis assez bien la dynamique chorégraphique de Hay et s’inscrit dans Figue a Sea dans le non-attachement à une chorégraphie ordonnée et répétée, mais à une représentation entrainée avec des Milestones, mais dont l’ensemble sera proposé par les danseurs ; « tout n’est pas fixé ». La vie vécue et puis part évoquée par Trungpa, peut être comparé dans Figure a Sea, au moment dansé (la vie vécue) et au final (et puis s’en va). Un final où chaque danseur quitte la scène, l’intensité lumineuse diminue, il ne reste plus qu’un danseur, le « dernier » qui s’en va et laisse la scène vide dans la pénombre pour terminer par un noir.

Cutting through materialism

Dans son livre, Trungpa utilise le terme « shadow » qu’à trois endroits de son livre alors que le terme « aware, awareness » apparait plus d’une centaine de fois et le terme « ego » plus de 200 fois. La question de l’ombre à cette lecture quantitative apparait bien moins préoccupante que d’autres, même si en spiritualité, la dimension qualitative bien souvent l’emporte. D’ailleurs, Trungpa s’inquiéte dans son livre des tendances humaines de l’ego à collectionner, à amasser. Pour lui, l’ego cherche à obtenir en permanence et ce n’est qu’en s’en désidentifier qu’il est possible de faire émerger la conscience de l’Être. Il met en tension Être et Avoir. Sur la dimension de l’ombre, Trungpa pense que « les gens ont peur du vide de l'espace, ou de l'absence de compagnie, de l'absence d'une ombre. Cela peut être une expérience terrifiante de n'avoir personne à qui s'identifier, rien à quoi s'identifier. L'idée peut être extrêmement effrayante, mais pas l'expérience réelle. Il s'agit généralement d'une peur de l'espace, d'une peur de ne pas pouvoir s'ancrer sur un terrain solide, de perdre son identité en tant que chose fixe, solide et définie. Cela peut être très menaçant. Ceci explique pourquoi les gens sont si protecteurs de leur ego. Pourquoi il leur est si difficile de se débarrasser de leur ego » (Trungpa, 2010). D’après lui, il n’est pas possible d’échapper à sa propre ombre ; « Big Brother observe ». Peut-il y avoir une ressemblance avec le mauvais œil, croyance des régions du bassin méditerranéen ? Trungpa estime néanmoins qu’il ne s’agit pas d’entités extérieures qui observent et hantent les individus, ils se hantent eux-mêmes ; leur ombre les observe (Trungpa, 2010). La dissimulation artificielle de l’ombre des danseurs de Figure a Sea, vise-t-il à « déhanté » le danseur, à lui ôter métaphoriquement un quelconque observateur intérieur (bon ou mauvais) ?

Words in transmission of dance: My Body : The Buddhist

My Body : The Buddhist est un livre écrit par Déborah Hay, publié en 2000, traduit par Laurent Pichaud. Plongeons-nous désormais dans le contenu du livre pour mieux comprendre la poétique de Hay. Deborah Hay dans My Body : The Buddhist souhaitait enquêter sur son corps comme source de créative. Elle conçoit alors son corps comme guide, comme professeur. Elle va ensuite décrire les différents aspects, qualités du corps pour sa pratique, son travail de chorégraphe. Deborah Hay s’est rendu compte de nombreux parallèles entre ses observations de corps et la pensée bouddhiste sans pour autant en être praticienne. Son corps comme bouddhiste, c’est être dans la non-résistance, la non-violence (Hay, 2000). Elle a été inspirée par « Be Here Now » de Baba Ram Dass, Cutting through materialism de Chogyam Trungpa. Leur conception de la voie spirituelle résonnait avec son expérience de la danse : le corps et son apparence ne coïncident pas nécessairement.

Écrire pour dépasser le corps

La transposition écrite de son travail dansé en prose l’aide dans la transmission de la danse. L’écriture de la danse permet à Déborah Hay de mieux inclure son corps dans ses performances. Donner d’autres approches écrites de la danse permet d’aborder les limites du corps par une autre porte qu’exclusivement le dépassement des limites du corps en tant que corps. Deborah Hay estime que l’écriture de la danse le permet. Dans son livre, elle explique également que le temps a des effets bénéfiques sur sa pratique, que des temps apparemment moins intenses permettent l’éclosion du neuf. Entre temps intenses et temps morts, Hay est en recherche d’équilibre ; « ni trop ni trop peu » pour sa pratique et pour la conduite de sa vie.

Corps parlant

Hay décrit son corps comme parlant plusieurs voix ou plutôt que le corps entend plusieurs voix. « Ça parle en elle et le corps l’entend », « il est parlé en elle ». Hay décrit son corps comme une tour de bavardage (une tour de Babel), dans laquelle des millions de voix parlent en même temps sans qu’une soit plus dominante. Peut-être évoque-t-elle d’une autre manière encore la multitude dans l’unicité et une fois encore, le kaléidoscope nous semble une métaphore représentative de son vécu. Aussi, la chorégraphe se rapproche des propos de Pauline Oliveros pour qui l’écoute profonde permet une meilleure compréhension. Il s’agit d’écouter le langage, sa syntaxe, ses sons, son atmosphère, son contexte écologique dans lesquels il se produit. Écouter est pour elle la clé de la performance.14

« What ifs »

L’insertion de « what ifs » rythme son travail de performer. Par exemple : « qu’en serait-il si l’alignement était partout [dans mon corps] », ou encore : « et si là je suis, est là où je dois être ? » (Hay : 2000). La chorégraphe insiste : il y a trois « what if » au « je » qui danse ; (1) [et si] j’étais la reconfiguration de mon corps en 53 trillions de cellules à la fois ? (2) [Et si] je pratiquais le non-attachement à chaque instant ? (3) [Et si] je ne savais rien ? (Hay : 2000).

Les « what ifs » nous font penser aux « et si on faisait que », de l’imaginaire des enfants. Les « what ifs » seraient des tactiques d’adultes pour tromper, leurrer, le cerveau quant à la nature de la réalité présente. Les « what ifs » sont comme des présents (en référence au présent, passé, futur) imaginaires. Lorsque Hay évoque la dimension du jeu, des énigmes, elle le matérialise dans le corps dansant par des codes du placement des mains et des doigts compréhensibles entre danseurs. Nous voyons également dans le travail, jeu, des mains évoqué par Déborah Hay, toute la symbolique de la « danse des mains » présente dans les danses asiatiques traditionnelles (Inde, Asie du Sud-Est), à savoir, communiquer avec le divin.

From « Cutting through materialism »: le détachement

Deborah Hay développe, en plusieurs chapitres de son livre, les différents enseignements de son corps. Notamment son corps bénéficie de la solitude. Il trouve de l’énergie dans le renoncement. Il apprécie l’humour, les énigmes, les jeux. Il s’engage dans le travail, dans la pratique. Il recherche le confort, mais pas longtemps. Son corps est limité par la présence physique. Le corps participe à ses apparences. Il apprécie le repos. Il est fatigué par les réponses. Il recherche plusieurs points de vue sur lui-même. Il se délecte de débrouillardises. Il fait confiance à l’inconnu. Il se sent en apesanteur en présence de paradoxes. Il appréhende la patience comme synonyme de renouvellement. Il entend beaucoup de voix et non une seule. Il se détend lorsque les pensées s’estompent. Il se tient dans le présent. Déborah cherche à développer un dialogue intime avec son corps. Elle n’envisage pas la danse autrement. Alors que danse et musique sont très souvent associées, elle n’est pas intéressée à chorégraphier avec de la musique. Peut-être pour se débarrasser d’un support au dialogue intime.

Hay aime imaginer, reconfigurer son corps tridimensionnel en un corps de 53 trillons de cellules perçues et perçevantes (Hay, 2000). À nouveau, cet imaginaire peut être comparé à une perception kaléidoscopique du corps. Nous y voyons également toute la métaphore de l’observateur observé, de la vigilance de soi, cultivée dans le bouddhisme.

Déborah conçoit le non-attachement comme un corps qui disparait et dès lors s’accrocher à ses formes est inutile, elle ajoute ; je suis mouvement sans le regarder (Hay : 2000). Elle exprime la dimension éphémère de son corps. Dès lors, elle pense qu’il est juste d’abandonner les filtres qu’elle a sur les objets du monde pour retrouver une certaine ignorance pour retrouver un émerveillement au monde (Hay : 2000). La question de la perfection est à abandonner pour privilégier la pratique, écrit-elle. Cette pratique cause régulièrement des blessures qu’elle invite à prendre en compte par la conscience et mesurer par l’observation la douleur. Déborah Hay, par le travail de l’esprit tente de réconcilier la part blessée du corps avec toutes les autres parts et à ce moment-là, la détente se produit. Cette attitude s’apparente à celle de la méditation. Il n’est pas possible de méditer et vouloir quelque chose en même temps ou plutôt méditer et faire en même temps semble inconciliable. (Hay : 2000).

Deborah Hay explique que la question de la mort est une partie importante de son travail. Elle se dit attachée à l’éphémère. Hay s’intéresse à la pratique de la prière. Est-ce une manière pour elle d’approcher la mort ? Elle ne prie ni quelqu’un, ni quelque chose, ni pour obtenir des réponses. En ce sens, la prière pour Hay ressemble assez fort à une attitude méditative.

Déborah privilégie l’incorporation du divin en soi plutôt que dans une incarnation matérielle. Elle l’exprime notamment en lien avec la destruction de la tour de Babel qui serait à comprendre non comme une punition du divin, mais plutôt une invitation à intérioriser le divin plutôt que d’essayer de le situer hors de soi. Un divin non situé, sans lieu sinon intérieur. Hay danse et invite à danser, une tour de Babel hors morale, hors châtiment (Hay : 2000).

From Be Here Now

Deborah Hay transpose les propositions de Be Here Now des années 1960 et de Now is Here des années 1990 en réponse à Be Here Now, dans sa pratique artistique. Le Here se réfère à la conscience d’être là et d’être transformé par l’environnement, les autres performers, et l’audience. Le Now se réfère au passé, au présent et au futur reconnu en ce qu’ils se déploient à chaque moment à travers chaque performeur (Hay : 2000).

Le Taï chi, a kinetic meditation

Vu que Figre a Sea est comparée à une danse méditative, nous estimons donc important de nous intéresser à une pratique de méditation en mouvement ; le Taï-chi. Notre focus s’appliquera sur la philosophie de la pratique, nous laissons volontairement la dimension historique de côté, car nous essayons dans cette rubrique d’apporter des éléments théoriques qui inspirent et contextualisent le travail de Déborah Hay pour le rendre plus intelligible.

Le Taï chi chuan vise à harmoniser le corps et l’esprit. Il s’agit à la fois d’un art martial (technique), un art de santé (corps) ou encore un art spirituel (esprit). Le symbole du Taï-chi est le Yin (féminin) et le Yang (masculin) est un rond contenant les deux complémentaires ; le blanc et le noir (ces deux couleurs de la scénographie de Figure a Sea dont nous analysons plus loin la symbolique). Le Taï chi chuan est un art. Il implique un dépassement de soi, de l’échelle humaine où le corps est un outil qui mène vers une élévation spirituelle. Le Taï-chi libère l’esprit de l’emprise du cerveau et du corps, il libère des peurs. Dans le Taï-chi, le Tui Sho; poussées de mains, est pratiqué à deux, consiste à rechercher le point de déséquilibre du partenaire par le contact des mains, tout en faisant attention de ne pas être soi-même déséquilibré. Cet exercice développe la sensibilité et « l’écoute » corporelle. La pratique suppose un enchainement de mouvement dont l’objectif est de la réaliser en toute fluidité, de passer à travers, de progresser tout au long et de corriger à la fin de l’enchainement si nécessaire. Vivre le moment présent, se rendre disponible pour le mouvement et celui qui vient fait partie intégrante du Tai-chi. La pratique est une recherche constante d’un équilibre (Gouédard, 2014). Le Tai Chi, s’il est pratiqué seul est aussi la symbolisation du combat entre soi et son ombre.

Discussion

Pour répondre à notre première hypothèse, à savoir que la tentative d’éliminer l’ombre des danseurs de Figure a Sea observable par le spectateur (notre question) est une incarnation scénographique d’une représentation du corps de la danse occidentale contemporaine (hypothèse), nous avons détaillé brièvement l’historique de la danse classique, moderne et contemporaine. Nous avons établi les héritages artistiques et culturels de la chorégraphe, le contexte culturel de ses productions, sa réactivité aux productions du passé. Nous avons présenté une partie du travail de Déborah Hay, sa conception du corps, de la danse. Nous avons également établi un pont entre la conception du corps solaire de Laban et la conception du corps en danse contemporaine. Nous pensons également que ce pont est accompagné des éléments que nous avons repris au point 3.3. En d’autres mots, Hay, à notre connaissance ne fait pas référence à la pensée de Laban, elle cite et se rapproche plus volontiers de Trunga, des apports de Be Here Now et suivants.

Nous voyons donc un pont inconscient ; celui entre Laban et Hay et un pont conscient, celui entre Hay et la pensée bouddhique. Plusieurs possibilités explicatives ; (a) soit Laban est imprégné de pensées et considérations proches de la pensée spirituelle bouddhique, et ce indépendamment de la contemporanéité entre Laban et Hay. (b) Soit Hay est consciente de la pensée de Laban et ne s’en réclame pas ouvertement. (c) Soit Laban a apporté une considération du corps très affluente, qu’elle traverse la culture artistique de la danse contemporaine sans que Hay (et autres) remonte(nt) jusqu’à lui directement, car d’autres courants de pensée, apport sont venu s’ajouter à celle de Laban. (d) Soit Laban n’est pas à « l’origine » de la conception qu’il a développée à propos de ce qu’il appelle le « corps solaire » et il ne peut pas être considéré comme référence suffisante.

Voilà plusieurs réponses à notre hypothèse initiale qui ouvrent la porte à de nouvelles questions, de nouvelles hypothèses. Pour ce mémoire, nous apportons à notre question et notre première hypothèse, la réponse des deux ponts : un pont inconscient entre Laban et Hay et un pont conscient, celui entre Hay et la pensée bouddhique qui viennent rendre intelligible que la tentative d’éliminer l’ombre des danseurs de Figure a Sea observable par le spectateur est une incarnation scénographique d’une représentation du corps de la danse occidentale contemporaine.

Figure a Sea

Introduire Figure a Sea

Pour parler de Figure a Sea, nous avons choisi d’utiliser la description qu’en fait la chorégraphe puis celle du Kaaitheater et celle de Key Performance. L’objectif est d’en obtenir une meilleure compréhension. Enfin, nous essaierons de décrire la chorégraphie tout en l’incluant dans le contexte du mémoire.

Deborah Hay décrit « Figure a Sea [comme] une méditation sur la vision. Voir la musique, les incidences fugaces, les synchronicités, les nombreux points d'entrée, la collectivité et la surprise. C'est un espace pour l'autoréflexion : pour se voir soi-même en train de voir » (Hay 2015). Pour le Kaaitheater Figure a Sea est « une constellation fluctuante de corps [qui] se soulève sans cesse. […] Figure a Sea [est] une mer de possibilités et une méditation sur le regard porté sur la musique, sur la volatilité, sur les moments synchrones et inattendus. La chorégraphie pour 21 danseurs est à la fois techniquement irréprochable et résolument minimaliste. Enfin, pour Key Performance, « dans Figure a Sea, le danseur et la scène sont considérés comme une mer de possibilités infinies. La chorégraphie oscille entre la maîtrise technique et le minimalisme dans son expression. Rien n'est le fruit du hasard. Hay met au défi, sans les diminuer, l'intelligence, la beauté et la rapidité du danseur. Facilité, précision, visibilité, ambiguïté et uniformité sont les mots clés de l'œuvre. Deborah Hay demande toujours aux danseurs "Et si ?" - "Et si ?" par exemple, toutes les cellules d'un corps peuvent créer un dialogue avec tout ce qu'elles voient. En d'autres termes : "Je ne regarde pas le monde. Je participe à celui-ci." Ce ne sont pas seulement les yeux qui voient, mais l'ensemble du corps ».1516

La chorégraphie dans le contexte du mémoire

Figure a Sea part d’un montage vidéo, d’une conférence performatique, notamment d’un poème (voir 4.1) qui est devenu la base de cette chorégraphie. Figue a Sea est une composition qui ressemble à une analogie entre le corps qui danse et l’écriture. Le corps dansant est traducteur.

Figure a Sea, se déroule sur un espace blanc et noir sur lequel l’ombre des danseurs est quasi imperceptible, ce que nous cherchons à comprendre ; l’intentionnalité consciente et/ou inconsciente, le dire de cet effacement. Un corps sur blanc est comme un corps qui ne cache rien. Il est libéré de son obscurité, de ses émotions, de toutes formes de suggestions. Nous estimons que Figure a Sea est une réflexion sur la danse dans laquelle, il n’y a pas de personnage, ou du moins pas de psychologie des personnages même s’il est demandé aux interprètes d’exprimer des ressentis, des émotions ; la tendresse, le lien, la colère, la rage.

La bande sonore est « lente », le plus souvent audible et parfois absente, ce qui fait dire à Laurie Anderson, la compositrice que l’on peut alors entendre des bruits de pas des danseurs, comme des gouttes de pluie.

Laurent Pichaud

Après avoir détaillé Figure a Sea du point de vue de Déborah Hay, nous allons maintenant le réaliser du point de vue de Laurent Pichaud, assistant chorégraphe de Figure a Sea. Laurent Pichaud est également chorégraphe de ses propres productions, diplôme de troisième cycle en histoire de l'art contemporain et professeur associé au département Danse de l’université Paris 8 - St Denis.

Figure a Sea est un poème qui apparait dans une des phrases du poème et a servi de nom pour ce spectacle. Ce poème a été présenté en 2012, in situ à Huston au Menhill connection (pavillons. Richmond Hall), Dan Flavin ; installation de néon. Pour cet endroit, Déborah a réalisé un projet et le poème était inscrit sur le pavillon (Pichaud 2022).

Laurent Pichaud est assistant à la chorégraphie de Figure a Sea et son apport, son regard intervient lors des deux dernières semaines. Déborah Hay monte, en général, ses spectacles en 6 semaines. Elle lui a demandé de regarder et de commenter. Laurent estime qu’elle attend de lui un regard spectateur. Dans le cas de Figure a Sea, c’est le Cullberg qui a passé « commande » à Déborah Hay et le Lightning Design est propre au réseau du Cullberg. Autrement dit, Minna Tiikkainen, lighting designer de Figure a Sea a dû échanger avec Déborah Hay pour créer le set up du spectacle, tout comme la musique, ou plutôt la bande son (Pichaud 2022).

Quel est le « staging » ?

Figure a Sea est un paysage qui excède le cadrage de scène. Cela se manifeste par la présence des danseurs hors de l’espace blanc. Quelque part, ils font des hors scène visibles. La dramaturgie spatiale est assez horizontale et très peu verticale. Hay ne cherche par les exploits du corps, l’atteinte de ses limites qu’elle développe dans My Body : The Buddhist (Pichaud 2022) et que nous détaillons également.1718

Les intentions de la représentation chorégraphique pour Figure a Sea peuvent être résumées à trois éléments : traverser un paysage, l’horizontalité, atteindre une attitude méditative » (Pichaud 2022). Nous verrons plus loin dans ce mémoire les intentionnalités du Lightning design.

Même si Déborah Hay ne peut pas être directement inscrite dans le mouvement écologique ambiant dans le spectacle vivant, elle n’en a jamais parlé pour Figure a Sea, elle donne souvent le mot « surviving » comme indication aux danseurs. Elle les invite à « faire avec ce qui est, ce qu’ils ont » (Pichaud 2022). Hay, une chorégraphe à l’écologie métaphorique ? Inconsciente ? Indépendant de toute notion d’écologie, mais bien relié à sa base Ennéagramme ? Nous déploierons plus loin ces dimensions.

Quelles techniques Déborah Hay utilise-t-elle avec ses danseurs ?

L’horizontalité chez Déborah Hay signifie de ne rien fixer : pour les spectateurs, les danseurs et elle-même. Pour perturber, Déborah instaure des « trucs » qui permettent des changements. Elle donne des « astuces », des clés au spectateur ; une diagonale, une géométrie, qu’elle déconstruit juste après. En règle chez Déborah Hay, il y a une partition qui permet l’interchangeabilité des rôles, c’est le cas pour Figure a Sea. Elle cherche à provoquer un déséquilibre permanent, un paysage mouvant. Figure a Sea est composé de 21 danseurs ou plutôt de 3 familles de danseurs (3X7= 21). Enfin, Déborah Hay, à travers son travail, démontre une récurrence ; le mouvement perpétuel (Pichaud 2022).

Quelle est la vision du corps chez Déborah Hay ?

La vision du corps de Déborah Hay se manifeste par sa manière de travailler avec des questions posées lors des répétitions, des workshops, aux danseurs, aux performeurs. Les « what if » sont des moteurs, un mode imaginaire perceptif qui génère et impacte la danse. Elle tire cette technique de pratique performatique. Sa conception du corps est celui qui cherche à répondre aux « what if », il est souvent imagé ce que conduit à briser toute référence à des danses existantes avec néanmoins de temps en temps des reprises d’éléments du ballet classique comme des fantômes. Enfin, elle cherche à éviter les répétitions ce qui conduit à la dispersion, à un mix, à perturber, les danseurs, elle-même, les spectateurs et bien évidemment les commentateurs. Régulièrement, elle cherche à ce que les danseurs traversent la partition, ce fut le cas pour Figure a Sea (Pichaud 2022). Elle fait mention de l’usage de « what if » dans son livre : My Body : The Buddhist que nous développerons. L’usage de « what if »  a aussi été développé en psychologie et a été ramené au monde imaginaire de l’enfance. Les « what if » sont des invitations vers l’imaginaire ce qui semble corroborer.

Hay, traite le corps comme un enseignant, le corps cherche à être dansé par l’environnement et non selon des idées, une psychologie ou une expression personnelle. Mais au lieu d'utiliser des stratégies conceptuelles pour subvertir les régimes conceptuels qui dominent le corps, elle applique des stratégies d'action, d'observation et d'imagination pour apprendre directement du corps (Fraser, 2014).

Pour Déborah Hay, le corps est celui qui se met dans un état, un corps pris dans sa mobilité. Souvent critiquée par une dimension improvisée de ses chorégraphies, Déborah Hay s’en défend ; « non, mes chorégraphies ne sont pas des improvisations » (Pichaud 2022). Cette critique « improvisation » peut être reliée à sa recherche de laisser la scène, la danse « ouvert ». Il est probable que ce flottant puisse ne pas être compris de la même manière. Enfin, pour Déborah Hay, le corps n’est pas là pour construire, mais pour signifier. Le corps n’est pas là pour dire quelque chose du langage de la danse (Pichaud 2022).

Hay a cultivé ce corps, l'a découvert et redécouvert au cours de nombreuses années de danse. En s'entraînant à créer et à exécuter des danses, elle s'intéresse à la versatilité du corps. Elle explore les ramifications des cadrages multiples, distinctifs et métaphoriques de la physicalité. Le corps, à son tour, a offert une sorte de dialogue - sondant, évaluant, réagissant et enquêtant - en réponse aux diverses interrogations de Hay. L'écoute attentive et cohérente de ce dialogue constitue la base du régime d'apprentissage de la danse de Hay et génère également la matière motrice à partir de laquelle ses danses sont créées. Pour Hay, la chorégraphie émerge de ses réflexions permanentes sur l'absence de corps (Hay 2000).19

Hay, un travail essentiellement cérébral : la tête plutôt que le corps ?

Déborah Hay intrigue tant ceux qui aiment le mouvement que ceux qui aiment le concept. Elle intrigue les amoureux du mouvement, car travailler avec Déborah Hay n’est pas cérébral, c’est une pratique. Au travail, elle invite au « let go », « qu’est-ce qui va advenir ? ». Avec elle, on n’a pas le temps de se poser, il y a toujours quelque chose à faire. Elle intrigue les amoureux de l’intellect, car bien souvent spectateurs et commentateurs ne comprennent « rien » à la chorégraphie. Parce que Déborah Hay cherche à provoquer un certain état ; celui d’« être traversé par », de transcendance », dès lors, chercher du sens risque d’être une démarche longue et risquée (Pichaud, 2022), voire hasardeuse. L’intellect peut-il comprendre le « letting go » ?

Spécificité de Figure a Sea

Figure a Sea, puisqu’en équilibre entre répétitions et ouverture, non-direction revêt quelques challenges. Notamment le mouvement peut retomber (Pichaud, 2022). Expression souvent utilisée en danse, au théâtre ; le mouvement est retombé, la dynamique n’est pas là, l’énergie est retombée. Celui qui la prononce cherche-t-il à saisir ce quelque chose, cette tension nécessaire pour que quelque chose se produise sur scène ? Dans Figure a Sea, le mouvement peut retomber à cause du grand nombre de danseurs sur scène. Il y a un risque de surproduction entre danseurs : des individualités trop productives au détriment du collectif. Le mouvement peut retomber quand arrive des fixations sur un mouvement qui « fonctionne » bien, dans lequel le danseur est confortable, alors le flow/flux s’interrompt et déséquilibre une forme de disponibilité que la danse réclame tant du danseur que du spectateur. Figure a Sea suppose de la part des danseurs d’être attentif aux débordements d’égo « individuel » ce qui conduit à crisper la scène et empêcher la traversée horizontale ; essentielle pour Déborah Hay. Aussi, le mouvement peut retomber, car la scène est dépourvue de support autre que les 21 danseurs qui par leur présence soutiennent la scène. De plus, Déborah Hay n’a pas donné d’indication de timing ; les danseurs sont maîtres de la durée de la représentation. Toutefois, la séquence finale est mesurée par chacun. Durant le final, chacun disparaît et il n’en reste qu’un et parfois l’égo des danseurs les pousse à rester sur scène, pour être le dernier et être vus du public (Pichaud, 2022).

Illustration du corps dont Déborah Hay fait mention

Schia, 2019 a réalisé une multitude de dessins en lien avec les écrits de Déborah Hay dans My Body : The Buddhist et sa conception du corps. Nous trouvions pertinent de le répercuter dans ce mémoire à titre d’illustration artistique et également pour mettre en lumière l’influence du travail de Hay. L’illustration 1 dit que la danse est ma façon de m'entraîner à voir : « l'excédent de production de tout mon corps en une seule fois dépasse de loin tout apport supplémentaire de ma part. Mon travail est la façon dont je vois en dansant » (Hay, 2016). L’illustration 2 dit que la « lumière sur : « et si chaque cellule de mon corps avait le potentiel de percevoir la beauté et de renoncer à la beauté, tout à la fois, à chaque instant ? Je n'arrive pas à penser à cette question. Je ne peux pas forcer mes yeux à voir la beauté et à s'y abandonner. Cela prendrait trop de temps. Alors, je libère la question de mon esprit, que je loge automatiquement dans ma tête, et je la diffuse dans mon corps d'un milliard de cellules. Ce corps, mon professeur, favorise des exemples instantanément succincts et sensuellement perspicaces de la façon dont la beauté pourrait se manifester si je ne m'accroche pas à ce que je pense ou veux qu'elle soit » (Hay, 2000).

Notre apport

Si devions la comparer au ballet de danse classique, nous avons essayé ci-dessous de représenter schématiquement Figure a Sea. Dans le ballet de danse classique, il y a un ou deux danseurs qui occupent toute l’attention ; ils reviennent à plusieurs reprises durant le ballet et présentent au public leurs plus beaux mouvements. Entre leurs apparitions, un groupe de danseurs viennent soutenir, occuper le récit, l’entourer ; il y a une histoire continue ; intelligible ; les danseurs servent l’histoire. La scène a tendance à être très ouverte ; grands « décors » ; large et haut.

Dans Figure a Sea, les danseurs font plutôt écho à la « collégialité » ; aucun ne l’emporte sur un autre, ils ne sont pas sur scène pour montrer au public leurs plus beaux mouvements. Il y a de brefs moments seuls, mais la majorité de la chorégraphie se veut collégiale. Le spectateur traverse la représentation, il n’y a pas d’histoire ; il vit une expérience simultanée avec les danseurs. Et si les danseurs nous présentaient plutôt des formes qu’une histoire ? La scène a tendance à être ouverte et en même temps intime, les danseurs sont encadrés d’une scénographie minimaliste et assez cadrant, elle est marquée par un sol délimité par un espace blanc, un plafonnier lumineux et un mur de fond blanc délimité lui aussi.

Autres productions

Animals on the Beach

Animals on the Beach est interprété par une distribution exceptionnelle de cinq danseurs, qui ont travaillé avec des compagnies de danse célèbres dans le monde entier. Les connaissances approfondies de l'ensemble entrent en dialogue délicat avec l'intimité et la rigueur de la pratique de la performance de Hay. Nous remarquons également un travail d’effacement d’ombre.

« I think not »

Le solo I think not date de 2011. La chorégraphie est le résultat d'une année de pratique quotidienne de Déborah Hay. La chorégraphie finale est composée d’une vingtaine de danseurs internationaux qui s'étaient engagé à le pratiquer quotidiennement pendant trois mois avant de présenter leur interprétation lors d’une représentation.

Cinq outils (koans, ou "what ifs") ont guidé la mise en œuvre de la danse. À savoir : « Et si votre choix d'abandonner le modèle - et ce n'est qu'un modèle - de faire face à une seule direction ou de vous fixer sur une idée, un sentiment ou un objet singulièrement cohérent lorsque vous dansez était une façon de vous rappeler de voir où vous êtes afin d'abandonner où vous êtes ? » Et si la danse était la façon dont vous pratiquez la relation avec votre corps tout entier, en relation avec l'espace où vous dansez, en relation avec chaque moment qui passe, en relation avec votre public ? Et si la profondeur de cette question se trouvait à la surface ? (Hay, 2011 a).

Il y avait également plusieurs motifs au sol, comme une spirale ou un zigzag, des gestes à la fois précis et indéterminés, des sons inconnus qui devaient être émis dans le prolongement du mouvement, des instructions sur la dynamique et sur la manière d'aborder chaque élément plutôt que sur ce qu'il faut faire ou sur la manière exacte de le faire. Il n'y avait pas de structure narrative, de durée, de signification ou de tonalité émotionnelle générale. Une note, "J'essaie de me rapprocher le plus possible du fait de ne pas savoir comment exécuter cette danse", aurait pu s'appliquer à l'ensemble (Fraser, 2014).

La partition devait être suivie rigoureusement, mais le résultat était imprévisible. Hay a dit : « il n'y a pas de résultat possible » et « je ne peux pas faire ça : personne ne peut faire ça ». Elle a discuté en détail de la signification et des objectifs des questions et des instructions de la partition. Il s'agit de dispositifs permettant de rester engagé dans une découverte continue, « en utilisant tout le corps à la fois comme professeur ». On nous incite à nous aventurer sans anticipation, afin de découvrir ce qui est et ce qui peut être, par la perception et non par la conception ou l'invention. Comme le dit Déborah Hay, dans une reformulation typiquement anarchique : « Ready... Fire! ... Aim » (Ready.... Feu ! ... Visez) (Fraser, 2014).

Après quelques semaines, le danseur est encouragé à s'approprier la chorégraphie d'une manière particulière. Les danseurs avaient l'impression qu'en faisant cela, il perdait le sens de la « recherche ouverte » (open enquiry). Et pourtant, la tâche consiste à résoudre ce dilemme, à trouver une chorégraphie qui transcende la partition habituelle inscrite dans leur corps. Hay avait donné pour conseil de tout traiter comme « ici et ailleurs » (« here and gone »), les divers « what ifs », ces éléments restrictifs qui poussent à la créativité, à la prise de conscience. Elle leur disait : « le secret de votre perfection dans l'adaptation est votre conscience du matériel qui vous est imposé dans le travail que vous exécutez et les éléments cachés qui vous servent, vous et votre public". Par exemple, le chemin en spirale par lequel le solo commence (avec le public en rond) est un moyen d'aider l'interprète à "remarquer l'évolution de sa relation avec l'espace, le temps et le public ». (Hay in Fraser, 2014).

La pratique de Hay est un processus de libération imaginative du corps plutôt qu'un entraînement du corps à répondre à des exigences imaginatives. Ses koans paradoxaux ou d'éveil libèrent l'interprète de l'obligation de se mouvoir d'une manière particulière – « il n'y a pas de manière dont ça se présente », dit-elle. C'est une pratique qui met le corps au service de la perception somatique - en particulier la conscience spatiale et l'imagination. Elle ne vise pas à modifier directement le corps. Le danseur amène son corps existant à une pratique perceptive et imaginative qui peut augmenter la conscience du corps, l'adoucir en le réimaginant comme des milliards de cellules et relâcher le désir du danseur de le saisir et de le forcer à prendre forme (Fraser, 2014).

Lamb at the Altar

Lamb at the Altar, the story of a dance, c’est quarante-six personnes qui sont venues à Austin, au Texas, de tout le pays pour participer à Playing Awake en 1991, un atelier de performance pour danseurs formés et non formés. Les workshops consistaient en 3 heures chaque jour (sauf les week-ends) de danse le matin pendant 4 mois. Lamb at the Altar, the story of a dance porte sur le corps entier du danseur qui explore la mort. « Je comprends que la danse inclut l'action de mourir, que je choisisse ou non de le réaliser. Je fournis un effort pour accepter la mort comme un processus expérimental dont je possède une compréhension négociable. Je veux inclure la perception de la mort dans ma pratique de la performance parce qu'elle revigore ma façon de vivre à chaque instant. Je ne parle pas des attitudes émotionnelles, psychologiques, cliniques ou culturelles concernant la mort, bien que j'utilise l'énergie entourant ces croyances pour attirer mon attention » (Hay, 1994).  Déborah Hay considère que Lamb at the Altar est un hommage personnel à l'humour, aux limites et à l'abondance de l'arrangement particulier des particules qui suggèrent l'identité individuelle. Au sein de l'atelier, le guide ultime du bien-être de chacun est soi-même. Il n’est pas demandé aux participants de fournir des efforts au-delà de leurs limites physiques. C'est le corps tout entier qui enseigne à la fois les limites et les capacités (Hay, 1994). Enfin, la voix est utilisée comme son pour la danse. Les danseurs sont amenés à utiliser leur perception de la mort et l’incarner dans un son.

Inspiration spirituelle

Déborah Hay a été inspirée par les propos de Matthew Fox, un prêtre dominicain radical, se tient devant un large public d'Austin. Au milieu de son exposé, il parle de l'interprétation mystique de l'agneau dans la Bible comme étant l'enfant cosmique à l'intérieur. Néanmoins, dans les années 1980, avant Lamb at the Altar, elle lutte contre l'impulsion d’une quelconque spiritualisation dans son travail. Elle ne veut pas étiquetée comme cosmique, hippie ou naïf. Elle essaie de délivrer un langage simple et direct et renie toute trace de rituel ou de cérémonie (Hay, 1994). Lamb at the Altar, de ce point de vue, peut être compris comme inspiré de symbolisme et spiritualité, mais incarné de manière laïque.

Inspiration cosmique/astrophysique

Hay dans son travail, sa manière de l’aborder, de « diriger » les danseurs/performeurs est inspirée de l'hypothèse Bootstrap, hypothèse Autocohérence. En Californie, dans les années 1960, le physicien Geoffrey Chew cherche à expliquer le flot de particules découvertes lors d’expériences récentes avec des collisionneurs. Au lieu des modèles descendants complexes, qui décrivent à la pièce les propriétés des différentes particules, sa démarche vise à distinguer les constituants de la matière comme étant les seuls permis par des principes de cohérence — qui les font apparaître de manière spontanée par autocohérence. La théorie autocohérente a contribué à l’élaboration de la théorie moderne des cordes (Vieira, 2017). L'hypothèse Bootstrap suppose que la nature ne peut pas être réduite à des entités fondamentales, comme les blocs de construction fondamentaux de la matière, mais doit être comprise entièrement à travers l’autoconsistance. Les choses existent en vertu de leurs relations mutuellement cohérentes, et toute la physique doit découler uniquement de l'exigence que ses composants soient cohérents entre eux et avec eux-mêmes. Selon Prigogine, physicien, chimiste et lauréat du prix Nobel, les modèles d'organisation caractéristiques des systèmes vivants peuvent être résumés en termes d'un seul principe dynamique, le principe d'auto-organisation. Un organisme vivant est un système autoorganisé, ce qui signifie que son ordre n'est pas imposé par l'environnement, mais est établi par le système lui-même. En d'autres termes, les systèmes autoorganisés présentent un certain degré d'autonomie. Cela ne signifie pas qu'ils sont isolés de leur environnement ; au contraire, ils interagissent continuellement avec lui, mais cette interaction ne détermine pas leur organisation ; ils sont autoorganisés (Hay, 1994).

Keeping a dance record: Lamb at the Altar

Déborah a créé un vocabulaire spécifique pour mémoriser le mouvement du danseur dont voici les dessins dans l’ordre de la représentation finale. 20

Des récurrences dans ces œuvres ?

Absence d’histoire cohérente à première vue. Les danseurs ne sont pas là pour présenter une histoire aux spectateurs. Il est demandé aux danseurs d’engager leur corps et conscience des leurs pratiques ; avec Déborah Hay, il n’y a pas de mouvements préconçus (comme en danse classique), ils émergent d’une direction, d’une imaginaire qu’elle cherche à susciter en eux (koans et what ifs). Nous pensons également que cette technique vise aussi à faciliter le travail de détachement de l’esprit des danseurs de ce que doit être la danse aujourd’hui, les mouvements qu’ils devraient exécuter. Nous pensons que Déborah Hay cherche à leur faire « oublier » ce qu’ils savent des mouvements de la danse, de leur historique, de les mettre comme à neuf, en langage informatique nous dirions qu’elle cherche à produire un « reset » et un « reboot » des danseurs ce qui leur confère une apparence de fraicheur. Il n’y a pas non plus de mouvement « parfait », il n’y a que des mouvements que le corps exprime. Les danseurs ne s’adonnent toutefois pas à une débauche de gestes obscènes; sexuels ou scatologiques par exemple.21

Nous observons que Déborah Hay recherche à développer la présence de corps et d’esprit des danseurs, à développer leur conscience corporelle ; à ce qu’il s’incarne à eux-mêmes et non à un modèle externe.

Un dernier élément point de vue du corps, pour Hay le corps est lieu d’un potentiel infini, mais elle considère le corps comme limite intrinsèque du danseur. Il ne s’agit pas de les dépasser, mais plutôt de composer avec. Sur scène, cela se traduit par des danseurs qui ne sont pas occupés à chercher des élongations, des longueurs et prolongements ni des amplitudes du corps, mais plutôt des mouvements qui leur viennent et parfois des « mouvements miniatures ».

Dans Figure a Sea, dans Animals on the Beach, dans Lamb at the altar, Hay exploite la ligne droite sur laquelle les danseurs sont invités à se placer pour danser et parfois la diagonale complète de la scène.

Hay a pour tendance de travailler la collégialité des danseurs et évite la mise en lumière d’un danseur en particulier (pas de prima donna, primo uomo). Il y a diversité des corps, diversités des couleurs de peau, diversité d’apprentissage de la danse ; certains danseurs ont été formés à la danse classique, d’autres sont des amateurs. La dimension communautaire se traduit par la création d’un lien qui permet aux artistes d'être des camarades de jeu et des collègues de travail. Elle-même se décrit comme « une personne qui recherche depuis longtemps la communauté », elle se souvient se souvient qu'enfant, elle était enchantée de voir les membres d'un orchestre habillés de la même façon. Elle se demandait ce qui les poussait à coopérer si intensément pendant la représentation (Hay 1980a ; Drobnick, 2016).

Le camouflage de l’ombre est lié à la personnalité de Déborah Hay

Déborah Hay, base 4 ou 5 de l’ennéagramme ?

Nous avons choisi de détailler l’ennéagramme, car la base et encore plus le sous-type d’une personne a un impact déterminant sur le cours de la vie, des choix, des difficultés, des orientations de vie d’une personne. En ce sens, nous pensons que l’ennéagramme est un bon modèle et bon prédicateur de personnalité et de la dynamique interne d’une personne. Nous allons essayer de déterminer la base et le sous-type et évaluer cet impact sur le travail de la chorégraphe et en quoi son travail et le produit de son sous-type et de sa base.

Ennéagramme

L’ennéagramme est un modèle de personnalité qui selon Laleh Bakhtiar historienne de l'islam, est hérité du soufisme, alors qu’Óscar Ichazo philosophe bolivien à l'origine de la philosophie intégrale, préfère lui accorder une origine kabbalistique. Toutefois, l’origine du modèle n’altère pas les traits propres liés aux différentes « bases » de personnalité. Nous développerons la base 4, la base 5.

L’ennéagramme compte neuf bases et suggère que l’humain se construit autour de trois niveaux ; le corps, l’égo et l’essence. Par exemple, être de base 5, c’est d’être d’essence 5. Sauf si l’environnement a détourné un individu de sa base, ce qui se produit régulièrement, un 5 comprend, ressent et agit le monde par les yeux qui lui sont propres. S’il est éloigné de sa base, son essence est là pour la lui rappeler. Quelque part, chaque base est un monde à elle seule qui peut offrir ses particularités et peut aller au contact des autres bases pour s’améliorer, voire se détériorer. L’ennéagramme suppose qu’une base s’intègre à la source de son essence et se désintègre en se fixant sur ses mécanismes égotiques et son ensemble de fausses croyances sur l’individu, sur le monde et la réalité.2223

Les neuf bases comptent chacune deux ailes possibles situées à droite et à gauche sur le cercle de l’ennéagramme. Chaque base est reliée à d’autres bases en passant par l’intérieur du cercle ; il s’agit des voies d’intégration et de désintégration propres à chaque base. Enfin, chaque base compte trois sous-types ; survie, tête-à-tête et social. Le sous-type est tout aussi important que la base. Il détermine comment une base s’organise autour de lui ce qui ajoute de la diversité dans l’expression d’une base.

Les bases

Les trois sous-types de l’ennéagramme

Survie

Le sous-type survie se caractérise par des préoccupations centrées autour de la nourriture, notamment il s’inquiète d’avoir assez à manger, le contenu et l’heure des repas, le besoin de faire les courses. Le sous-type survie accorde de l’importance à la maison, son confort, ses meubles. Autour de la nature ; il a la nécessité d’un contact régulier avec les arbres, les fleurs et les éléments. Il est concentré par les rythmes corporels, les relations privilégiées avec le corps : la santé, les heures de sommeil, l’exercice physique, par les vêtements, notamment avoir de bonnes chaussures, des vêtements chauds, d’un matériau solide et aussi autour de l’argent, le sous-type survie a le souci d’en avoir assez. Enfin la cellule familiale : le sous-type est marqué par l’inquiétude pour la sécurité des proches et de leur avenir (Salmon, 2020).

Tête à tête

Le sous-type tête-à-tête cherche à être plus à l’aise dans une relation avec une seule personne que dans une relation avec un groupe, à être capable, dans cette relation en tête-à-tête, de déployer une énergie intense, à être capable, par un regard, de créer un lien fort avec quelqu’un, de ne pas aimer rester seul et apprécier avoir quelqu’un avec qui échanger. Il cherche à ne pas aimer vivre seul et avoir besoin de quelqu’un avec qui partager sa vie, il souhaite être le centre du monde pour l’autre durant le temps passé ensemble, il considère la sexualité comme importante, voire essentielle, il a un côté passionné, il possède de très bonnes facultés de concentration, il cherche à être séduisant, de pouvoir attirer le regard d’un autre sur lui (Salmon, 2020).

Social

Le sous-type social se caractérise par la facilité à entrer en relation avec les autres, par le désir de savoir qui est qui et qui fait quoi au sein du groupe, d’avoir beaucoup d’amis et aimer passer du temps avec eux. Il aime participer à des réunions, des événements, des soirées. Il cherche à savoir comment créer des liens quand on arrive dans une nouvelle ville, à être conscient des titres, des grades et respectueux de ceux qui en ont. Il est concerné par le devoir social comme voter ou tout autre devoir civique, il est intéressé par les activités du maire, du président, du gouvernement, il aime être socialement reconnu (Salmon, 2020).

Quels sont la base et le sous-type de Déborah Hay ?

Notre connaissance de l’ennéagramme et nos recherches et compréhension des intérêts, de la direction de la vie de Déborah Hay, nous conduit à la situer en base 4 ou 5. Des faux jumeaux de l’Ennéagramme. Cela veut dire que parmi les 9 bases, 4 et 5 peuvent être confondus tout comme les bases 6 et 1, les bases 7 et 2 et les bases 8 et 3. Enfin, les bases 5 et 9 sont parfois également confondues. Nous discutons cette hésitation en développant ci-dessous les traits propres aux bases 4, 5. Nous estimons, au vu des écrits de Déborah Hay, de son parcours de vie et artistique qu’elle est sur la route de l’intégration et du dépassement de ses structures égotiques limitantes.

Base 4

La base 4 au niveau de l’égo se situe sur le tiers émotionnel. Du point de vue de l’égo, la base 4 est fière d’être sensible et différente. Le 4 a un surmoi puissant, qu’il partage avec le 1, mais pas pour les mêmes raisons. Le surmoi puissant de la base 4 le condamne dans la souffrance mélancolique et lui dicte ses manières d’être, manières qui viseront bien souvent pour un 4 vers la différenciation d’avec les autres, à le conduire à imiter les us et coutumes d’un groupe qu’il considère supérieur à lui et dont il faut imiter les manières il pense qu’en agissant de la sorte, il se montrera un objet plus désirable pour l’être aimé et perdu (souvent la mère). De plus, une base 4 pense inconsciemment qu’en collant à l’image idéalisée qu’elle a d’elle-même, elle pourra faire revenir l’objet perdu. Il a souvent l’impression d’être incompris, les 4 sont en prise avec la mélancolie qui est une fixation à l’égo. Leur mélancolie est souvent liée à une perte réelle ou fantasmée subie dans leur histoire. Une base 4 ressentira très fortement le manque et aura pour passion l’envie à différencier de la jalousie. L’envie du 4 revient à vouloir quelque chose dont il se croit dépourvu et qu’autrui posséderait. Souvent il s’agit de qualités d’être, de relations, d’une histoire individuelle plus avantageuse que la sienne et enfin, de l’amour maternel. Cette envie est paradoxale puisque le 4 a envie d’être comme les autres et pourtant veut éviter la banalité. Le 4 en activité professionnelle est attiré par le beau et c’est là que réside la difficulté pour lui. Comme il a sa propre définition du beau, il peut être satisfait ou insatisfait. Il cherche à se différencier et évite absolument la banalité (attitude, décoration, habillement, langage, etc.). Le 4, à la différence de toutes les autres bases, conserve un aspect d’un enfant mal élevé, appelé par Naranjo, le masochisme typique du 4. Le désespoir d’une base 4 est de ne pas être à la hauteur de l’image idéalisée, surmoïque, qu’elle a introjetée pour elle-même. Une image trop souvent tyrannique. De là peut naître la honte, sentiment intérieur très partagé par les bases 4. La honte rappelons-le, est le sentiment intérieur de ne pas être à la hauteur de ses idéaux, d’en devenir la victime. En prise avec leur surmoi, les bases 4 éprouvent la crainte d’être perçu comme impropre, défectueux, pour éviter ce sentiment désagréable, ils deviennent autocontrôlant, et s’intéressent aux bonnes manières, au décorum, aux convenances. D’un point de vue externe, plutôt que d’abandonner la perfection dictée par le surmoi puissant, plutôt que d’accepter la réalité, la base 4 s’accroche au surmoi, dans une forme de délire intérieur.

Base 5

La base 5 au niveau de l’égo se situe sur le tiers mental (les deux autres ; émotionnel et instinctif). La personne de base 5 apprécie la solitude et supporte mal les intrusions. Elles tendent plus à observer qu’à participer et donnent l’impression de vivre dans leur monde. Elles cherchent l’autonomie, l’autosuffisance et cultivent leur monde intérieur. Les bases 5 veulent se sentir non contraintes par les attentes et demandes des autres. Elles tendent à se montrer avares d’eux-mêmes et de leurs ressources d’où la mesquinerie, l’avarice de l’Ego. Elles sont tirées par une sensation de manque intérieur, de vide qu’elles vont remplir par le savoir. Elles protègent le peu dont elles se croient dotées comme si rien de bon ne peut venir de l’extérieur, elles agissent comme si elles ne voulaient rien du monde et en viennent en s’en désintéresser ; elles limitent leurs désirs et envies. Les bases 5 semblent fragiles et frêles, comme si elles n’habitaient pas leur corps. Les bases 5 ont tendance à rester en esprit plutôt que vivre l’expérience réelle, car elle est vécue comme intrusive, néfaste (« être observateur de [soi]-même et de sa vie » est l’attitude du 5 pour soulager sa tension interne ; elle se détache). Le 5 a perdu de vue l’Idée Sacrée qui lui est propre ; l’Omniscience Sacrée, ou la Transparence Sacrée qui consiste à percevoir que toutes les manifestations séparées forment en réalité une seule chose comme regarder le corps de l’intérieur et voir toutes ses cellules, ses organes et ses systèmes séparés (Deborah Hay décrit également cette observation dans My Body : The Buddhist). La base 5 tend à bien connaître la personne qu’elle est, elle tend à vouloir contrôler soigneusement sa vie privée et veut contrôler la qualité et la quantité de ses interactions avec les autres qu’elles vivent souvent comme envahissantes et dérangeantes émotionnellement. La base 5 vit en tension entre montrer et cacher. « Je m’en fiche », « rien n’a d’importance » est souvent attitude de l’ego, comme moyen de défense. La base 5 cherche essentiellement à ne pas être dérangée et comme la base 6, elles s’identifient volontiers aux plus faibles dans lutte pour la survie et souffre donc de peur continue. La base 5 tend à vivre en esprit et en imagination et utilise le savoir comme constructeur de lien. La base 5 vit intérieurement une sensation de vide, de très peu, qu’elle doit protéger. Avec si peu de ressources internes, la base 5 devient avare, mesquine de son énergie, ses connaissances, émotions, attention, communication. Elle vit dans la peur de se voir dérober le peu dont elle dispose. Elle se refuse aussi d’agir sur ses désirs en préférant y renoncer et valoriser l’autosuffisance. Vivre léger à la surface de la Terre peut caractériser les 5. Avoir trop, fait obstacle au besoin d’indépendance et de tranquillité. La base 5 doit pouvoir se passer de ressources matérielles, de liens humains. L’avarice, la cupidité, le désir puissant d’accumuler marque la base 5 pour remplir le vide intérieur et éviter de le ressentir, de s’en protéger. Le 5 est marqué par la rétention plutôt que de laisser les choses traverser sa vie (Déborah Hay a un discours « opposé », ce qui nous laisse penser qu’elle a réalisé un travail sur elle-même et lui a permis de dépasser cette tendance). La cupidité, c’est aussi une cupidité de l’énergie vitale de la base 5, réduire les dépenses énergétiques, s’économiser en quelque sorte. Sur cette dimension, les derniers chorégraphie de Déborah Hay et notamment Figure a Sea, est marqué par cette tendance, des gestes libres, mais contenus sans dépense d’énergie à outrance. Le corps dansant de Figure a Sea n’est pas transpirant, n’est pas non plus déchiré (comme pourrait l’être celui d’une base 4 ; un corps qui se donne exprime toutes les émotions, toutes les nuances et surtout les extrêmes). La base 5 tend aussi à se montrer indépendante des demandes de son surmoi pour affirmer, préserver son sentiment d’indépendance. Se voir obliger de faire quelque chose fait souvent entrer la base 5 dans une résistance silencieuse. L’hostilité de la base 5 s’exprime dans une dynamique passive agressive. Elle se montre accommodante face à l’autre, mais ne s’exécute pas ensuite. Dire non, suppose de se percevoir fort, ce qui est difficile, voire inconcevable pour la base 5. Elle montre son agressivité par le silence et également par le retrait de la vie ; c’est un « non » très fort, un rejet silencieux (Maitri, 2015, de Lassus, 2013, Chabreuil & Chabreuil, 2017, Naranjo, 2012). 36

Base 4 & 5

Les bases 4 & 5 sont les bases les plus profondes de l’ennéagramme et sont les plus difficiles à saisir. Elles ont en commun une perte primordiale forte et « emportent » l’ennéagramme, l'humanité, vers le mystère; émotionnel et intellectuel. Ces deux bases cherchent plus à ouvrir le monde qu’à le fermer en différence avec les bases instinctives. Les bases 4 & 5 sont toutes 2 des personnes « à part » et sont concernées par leur intériorité, elles y consacrent beaucoup d’énergie à analyser ce qui s’y passe, ce qu’il y a en elles, leurs émotions pour la base 4 et l’analyse des informations, de leurs réflexions pour la base 5 (Maitri, 2015, de Lassus, 2013, Chabreuil, Chabreuil, 2017, Naranjo, 2012).

Discussion

Au vu des éléments de la base 4, du parcours de Déborah Hay, ses préférences artistiques ; un art qui questionne, un art qui n’est si simple d’accès, sa vie dévolue à la danse, son désir de se démarquer (compétitivité du 4) des autres, sa profondeur : Déborah était l’une des plus spirituelles du Judson Dance Theater, sa recherche d’un art de vivre pour conduire sa vie et sa pratique. Aussi, vu des éléments de la base 5 et des éléments du parcours de Hay, l’apport indéniable de la dimension intellectuelle qu’elle ajoute à sa pratique, de son « indépendance » affichée, d’une tranquillité apparente et cultivée, de sa quête de profondeur, d’un monde intérieur manifestement vaste, un imaginaire puissant, d’une danse plutôt « économe ». Il nous est difficile de définir la base de Déborah Hay, soit elle est de base 4 avec une aile 5 bien développée, soit de base 5 avec une aile 4 bien développée. Aussi, il nous est difficile de définir le sous-type dominant de la chorégraphe, car nous manquons d’éléments. Néanmoins son focus sur la dimension « survival » de ses indications chorégraphiques, de l’importance de la nourriture pour elle, nous penchons pour une dominance du sous-type survie. Néanmoins, il est possible que le sous-type tête-à-tête soit dominant ; il est possible de faire un tête-à-tête avec la nourriture, il est possible de faire tête à tête avec un concept, un tête-à-tête avec la danse, un tête-à-tête avec un artiste particulier. Enfin, le sous-type social ne nous est pas apparu dominant.

Nous avons, mobilisé l’ennéagramme pour répondre à notre deuxième hypothèse, à savoir que la tentative d’éliminer l’ombre des danseurs de « Figure a Sea » observable par le spectateur (notre question) est une caractéristique liée à la personnalité de Déborah Hay (hypothèse).

Nous pensons que le camouflage de l’ombre est une incarnation scénographique de la personnalité de Déborah Hay. Ce trait de personnalité se révèle dans la tension interne ; montrer-cacher typique de la base 5. Appliqué à Figure a Sea, Déborah Hay fait le choix de montrer les danseurs, mais d’en cacher leur ombre, comme si elle ne voulait pas tout montrer d’elle-même à travers les danseurs. Nous avons vu à quel point l’ombre est symboliquement chargée de vécus historiques et émotionnels ; le passé. Pour Déborah, se libérer de l’ombre revient à rompe avec la danse du passé, des pratiques passées, ce qui nous fait dire qu’elle cherche à incarner dans Figure a Sea : « je suis là sans histoire, en pure lumière, car si je suis source de lumière je ne peux pas créer d’ombre. Je me montre et il n’y a rien d’autre à voir ».

Le camouflage de l’ombre est un effet scénographique

Dans cette rubrique nous allons démontrer que le camouflage de l’ombre est un effet scénographique, désiré par Déborah Hay et mis en œuvre par Minna Tiikkainen.

Lightning design de Figure a Sea

Nous allons désormais étudier l’ensemble des documents de travail produit par Minna Tiikkainen, lighting designer de Figure a Sea pour en saisir les enjeux, les intentionnalités, les particularités. Cette étape doit nous permettre de mieux saisir le camouflage de l’ombre comme intentionnalité particulière ou plutôt comme un effet indirect d’autres aspects de la scénographie et de la mise en lumière.

Notes de travail : Minna Tiikkainen

Les inspirations de Minna Tiikkainen

Minna dans ses notes préparatoires cherche à comprendre quel éclairage est nécessaire pour que l’audience soit visible pour les danseurs et que les danseurs soient visibles à l’audience. Nous y voyons là une intentionnalité de transparence, une recherche d’égalité entre danseurs et audience. Minna a donc pensé à un éclairage diffus, car il favorise l’effacement de l’ombre des danseurs et évite de rendre les danseurs aveugles qui leur permettent un contact avec le public. L’idée de panneaux est apparue ce qui favorise une impression d’un espace de plateau architectonique (“architectonic space”) et une dimension muséale (« museum » like). Elle a cherché son inspiration dans l'art minimal, des espaces de galeries et de musées et de travaux sur la lumière. Notamment, Minna a puisé son inspiration dans le travail de Mario Merz (artiste italien inscrit dans la dynamique de l’Arte Povera), Sol LeWitt (artiste minimaliste et conceptuel américain), Marthe Wéry (peintre belge), Robert Irwin (artiste américain spécialiste des installations), Douglas Wheeler (artiste américain, pionnier du mouvement dit « Light and Space », Olafur Eliasson (artiste islandais-danois connu pour ses sculptures et ses installations à grande échelle), Heimo Zobernig (artiste autrichien qui travaille dans une variété de médias allant de la peinture et de la sculpture à l'installation et à la conception de sites spécifiques). Pour mieux l’évolution scénographique de Figure a Sea et le set up final de, nous développons brièvement deux mouvements artistiques : l’Arte Povera et Light and Space.

Six Memos for the Next Millennium

Minna Tiikkainen a utilisé les Six Memos for the Next Millennium d'Italo Calvino pour construire le lightning design de Figure a Sea.

L’Arte Povera

L'expression Arte Povera est utilisée pour la première fois en septembre 1967 par Germano Celant pour intituler une exposition présentée à Gênes. Elle emprunte le prédicat "pauvre" à une pratique théâtrale expérimentale.  Il s’agit d’utiliser des matériaux pauvres, comme des objets de rebut ou des éléments naturels. L’artiste doit idéalement renoncer au besoin d’un équipement lourd qui le rend dépendant de l’économie et des institutions culturelles (Morat, 2001). Le qualificatif pauvre se justifie par l’emprunt tant du vocabulaire concernant le théâtre de Grotowski ou d’Artaud qu’à la pensée psychanalyse de Jung ou aux philosophies orientales. La pauvreté dans ce contexte doit être comprise comme un dépouillement volontaire des acquis de la culture pour atteindre à la vérité originaire du corps et de ses perceptions (Celant, 1967).

Les acteurs de Arte Povera, refusent de se prêter au jeu de l’assignation d’une identité, c’est-à-dire de se laisser enfermer dans une définition ; Ils rejettent la qualification de mouvement, pour lui préférer celle d’attitude. Être un artiste Arte Povera, c’est adopter un comportement qui consiste à défier l’industrie culturelle et plus largement la société de consommation, selon une stratégie pensée sur le modèle de la guérilla. Dans ce sens, Arte Povera est une attitude socialement engagée sur le mode révolutionnaire. Ce refus de l’identification et cette position politique se manifestent par une activité artistique qui privilégie elle aussi le processus, autrement dit le geste créateur au détriment de l’objet terminé. En somme, en condamnant aussi bien l’identité que l’objet, Arte Povera prétend résister à toute tentative d’appropriation. C’est un art qui se veut foncièrement nomade, proprement insaisissable (Morat, 2001).

Les acteurs de l’attitude Arte Povera s’inscrivent dans le contexte du Pop art anglo-américain qui glorifie la culture industrielle dont ils veulent se désolidariser au profit d’un art dont la pensée prône une réhabilitation de l’homme et la nature. En ce sens, ils questionnent le rapport nature – culture. Arte Povera valorise les objets simples, les messages simples, le dynamisme et l'énergie s'incarnent dans l'œuvre, le Ground Zero (d’où la goût pour le blanc de certaines œuvres ayant servi d’inspiration pour Figure a Sea), l’absence de culture, de système artistique, où l’Art est la Vie, le complexe et le symbolique de la culture perdent de leur sens, le quotidien est riche de sens. Nous y voyons une cherche de simplicité de moyens et une intelligence d’agencement, de design dans cet art.

Light and Space: mouvement artistique

Minna s’est inspirée pour concevoir l'éclairage de Figure a Sea les travaux du mouvement artistique sud-californien des années 60 et 70 appelé « Light and Space ». Minna cherche à ce que le « décor » fonctionne comme une « source », vise à ce que l'éclairage fasse penser à une lumière ambiante que les changements soient très subtils. Nous y voyons une recherche de minimalisme, de discrétion, comme une invisibilité qui vient en support.

Light and Space désigne un mouvement artistique vaguement affilié à l'op art, au minimalisme et à l'abstraction géométrique, né en Californie du Sud dans les années 1960 et influencé par John McLaughlin (Butterfield, 1993).

Le mouvement se caractérise par un focus sur les phénomènes perceptifs, tels que la lumière, le volume et l'échelle, et par l'utilisation de matériaux tels que le verre, le néon, les lampes fluorescentes, la résine et l'acrylique coulé, formant souvent des installations conditionnées par l'environnement de l'œuvre. Que ce soit en dirigeant le flux de la lumière naturelle, en intégrant la lumière artificielle dans les objets ou l'architecture, ou en jouant avec la lumière par l'utilisation de matériaux transparents, translucides ou réfléchissants, les artistes de Light and Space ont fait de l'expérience du spectateur de la lumière et d'autres phénomènes sensoriels dans des conditions spécifiques le point central de leur travail (Museum of Contemporary Art, San Diego, 2011). Turrell, qui a propagé le mouvement dans le monde entier, a résumé sa philosophie en disant : "Nous mangeons de la lumière, nous la buvons à travers notre peau" (Watson, 2016).

La primordialité dans Figure a Sea : le blanc, le noir, l’océan

Le symbolisme du blanc

Le blanc et le noir ont la particularité de se situer aux extrêmes de la gamme chromatique. Le blanc signifie tant l’absence, que la somme des couleurs ; origine et aboutissement quelque part ; le blanc comme charnière entre le visible et l’invisible, un transit. Le blanc invite à un autre départ. La culture chrétienne représente le paradis en blanc. Le blanc symbolise un départ vers une autre vie, imaginée plus éthérée, plus flottante, moins prise dans les contingences de la vie terrestre, du corps. Le blanc est utilisé dans les rites de passage où vont s’opérer des mutations de l’être (schéma classique de l’initiation). Le blanc de l’ouest introduit au monde lunaire, froid, féminin, à la disparition de la conscience reliée au monde solaire (associé au masculin). Le blanc de l’est est relié au retour, celui de l’aube, celui de la « mise en couleur » du monde. Kandinsky décrit le blanc comme une non-couleur, le symbole d’un monde où toutes les couleurs se sont évanouies, le blanc, sur l’âme agit comme le silence absolu. Il regorge de possibilités vivantes, il n’est pas la mort. Le blanc comme joie juvénile ; un rien avant tout commencement. Le blanc est la couleur des revenants. Le blanc synonyme de pureté est historiquement vu comme une couleur neutre, passive, démontrant que rien n’a été fait encore. En Afrique noire, s’enduire de blanc de kaolin – blanc neutre – durant un rituel initiatique de jeunes hommes, exprime un retrait du corps social. S’enduire de rouge marquera le retour de l’individu dans le corps social, ils seront dès lors hommes complets. Nous avons dit que le blanc n’a pas toujours été perçu comme couleur « positive », c’est avec le temps, quand il a été associé au masculin, que la culture a commencé à valoriser positivement le blanc. Le blanc va être associé à la lumière diurne, solaire (par réfraction). Le blanc n’est plus la couleur symbolisant la route vers la mort, mais celui qui se relève, qui renait et portée par le christianisme. Le blanc chez les Celtes fut réservé à la classe sacerdotale ; les druides, les poètes et les rois. Le blanc devient associé à la révélation, à la grâce, la transfiguration. Pour les soufis, le blanc est synonyme de sagesse, le rouge est la couleur de l’être mêlé à l’obscurité du monde, celle de l’humain terrestre (Chevalier, Gheerbrant, 1997).3738

David Le Breton, spécialiste des représentations et des mises en jeu du corps humain, renvoie la blancheur à l’absence à soi. Le blanc renverrait à une résistance face à notre société consumériste d’images et qui inviterait dès lors à une sorte d’introspection. La blancheur est le lieu intermédiaire entre la trop violente réalité de l’existence et le néant, où l’on peut faire une « pause » et être dans « l’effacement du rapport à soi » (Krischer, 2020). « [J]’appellerai blancheur cet état d’absence à soi plus ou moins prononcé, le fait de prendre congé de soi sous une forme ou sous une autre à cause de la difficulté ou de la pénibilité d’être soi » (Cyr, 2017)39

Le symbolisme du noir

Le noir, comme contre couleur du blanc. Le noir es est l’égal en valeur absolue. Tout comme le blanc, le noir peut se situer aux extrêmes de la gamme chromatique. Symboliquement, il est plus souvent rapproché des couleurs froides, associées aux ténèbres, à l’indifférencié originel (semblable au blanc neutre). Le noir se situe sur l’axe nord-sud alors que le blanc sur l’axe est-ouest. L’axe du noir est celui de la transcendance absolue. Installé en dessous du monde, le noir représente la passivité absolue. Le noir est la couleur du deuil absolu ; le mort n’est pas amené à renaître/revivre, un deuil sans espoir. Le noir représente la chute dans le Néant. Le noir occidental est relié au symbole de fécondité (tout comme en Égypte ancienne ou Afrique du Nord). Le noir représente le ventre du monde, là où ça germine. Mawlânâ , fondateur des derviches tourneurs, compare la progression intérieure à une gamme chromatique ; du blanc vers le noir en passant par le rouge. Atteindre le noir brillant, c’est atteindre le stade suprême dont le Noir Brillant, divin illumine la personne. Ceci peut expliquer le choix d’un blanc brillant et d’un noir brillant pour l’édification de la Mecque (Chevalier, Gheerbrant, 1997).40

Le symbolisme de l’océan, de la mer

L’étendue de l’océan, de la mer semble sans limites. Images de l’indistinction primordiale, de l’indétermination. Dans le bouddhisme, c’est sur l’océan, la mer, que bourgeonne l’œuf, le lotus, le roseau, l’île. La mer, c’est aussi, le symbole des eaux supérieures, de l’essence divine (Nirvana, Tao). Pour maître Eeckhart, la mer représente l’insondable nature de Dieu. Symbole de vie également. Dans le bouddhisme, encore, le calme de la surface symbolise la vacuité et l’illumination. Lorsqu’il est agité, il représente les péripéties de la traversée pour atteindre le rivage, il représente les passions, le domaine des sens. Dans l’Égypte ancienne, les dieux naissance dans les eaux primordiales en lien avec le Nil fertilisant (Chevalier, Gheerbrant, 1997).

Les inspirations illustrées

Figure a Sea : les panneaux42

Minna Tiikkainen dans ses travaux préparatoires a proposé l’installation d’un panneau dans le fond de scène, agissant comme « human measure », le portique lumineux suspendu, et deux surfaces blanches ; une au sol et une en fond de scène, le tout entouré de noir. Minna dessiné le set up de Figure a Sea (d’autres images de maquettes sont disponibles en annexe). Minna a étudié différentes manières de positionner les panneaux. La piste de danse fait 10m de large et 12m de profondeur, ce qui laisse de l’espace sur les périphéries puisque Déborah Hay souhaite les utiliser. La première proposition de Minna permet de remplir l’ensemble des critères souhaités par Déborah Hay, à savoir ; une bonne visibilité, une lumière diffuse pour éviter l’apparition d’ombres, un espace bien éclairé, une scène qui fait penser à un musée ou une galerie d’art. Minna a proposé les éléments suivants comme source de lumière principale et comme éléments visuels principaux pour Figure a Sea

Set up final de Figure a Sea43

Set up final de Figure a Sea: lightning design en 4 temps44

Discussion

Pour répondre à notre troisième hypothèse, à savoir ; que la tentative d’éliminer l’ombre des danseurs de « Figure a Sea » observable par le spectateur (question) est un effet scénographique (hypothèse), nous avons mobilisé les écrits du Minna Tiikkainen, le canvas du Six Memos for the Next Millennium d'Italo Calvino appliqué à Figure a Sea, les réflexions à propos de l’Artre Povera, les recherches du spectre lumineux et enfin le symbolisme du blanc, du noir, de l’océan et de la mer. Nous avons terminé la rubrique 6 par une mise en images du travail du Lightning designer.

Pour ce mémoire, nous validons notre troisième hypothèse. En effet le camouflage de l’ombre est un effet scénographique savamment construit par Minna Tiikkainen qui est parvenue à créer un équilibre entre intensité d’éclairage et surface (matière/couleur) de réflexion en créant une lumière diffuse.

Conclusion

Ce mémoire s’interroge sur la tentative d’éliminer l’ombre des danseurs de «Figure a Sea» observable par le spectateur et a développé trois hypothèses. La première est qu’il s’agit d’une incarnation scénographique d’une représentation du corps de la danse occidentale contemporaine, la deuxième est qu’il s’agit d’une caractéristique liée à la personnalité de Déborah Hay, la troisième était qu’il s’agit d’un effet scénographique.

Nous avons détaillé brièvement l’historique de la danse classique, moderne et contemporaine. Nous avons établi les héritages artistiques et culturels de la chorégraphe, le contexte culturel de ses productions, sa réactivité aux productions du passé. Nous avons présenté une partie du travail de Déborah Hay, sa conception du corps, de la danse. Nous avons également établi un pont entre la conception du corps solaire de Laban et la conception du corps en danse contemporaine. Nous pensons également que ce pont est accompagné des éléments que nous avons repris au point 3.3. Nous avons, mobilisé l’ennéagramme pour répondre à notre deuxième hypothèse. Enfin, nous avons mobilisé les écrits du Minna Tiikkainen, le canvas du Six Memos for the Next Millennium d'Italo Calvino appliqué à Figure a Sea, les réflexions à propos de l’Artre Povera, les recherches du spectre lumineux et enfin le symbolisme du blanc, du noir, de l’océan et de la mer. Nous avons terminé la rubrique 6 par une mise en images du travail du Lightning designer.

Résultats

Pour ce mémoire, nous retiendrons comme réponse à notre première à hypothèse, les deux ponts : un pont inconscient entre Laban et Hay et un pont conscient entre Hay et la pensée bouddhique qui viennent rendre intelligible que la tentative d’éliminer l’ombre des danseurs de « Figure a Sea » observable par le spectateur est une incarnation scénographique d’une représentation du corps de la danse occidentale contemporaine.

Nous retiendrons comme réponse à notre deuxième hypothèse qu’il nous est difficile de définir la base de Déborah Hay. Soit elle est de base 4 avec une aile 5 bien développée, soit de base 5 avec une aile 4 bien développée. Aussi, il nous est très difficile de définir le sous-type de la chorégraphe, car nous manquons d’éléments. Nous pensons néanmoins que le camouflage de l’ombre est une incarnation scénographique de la personnalité de Déborah Hay. Ce trait de personnalité se révèle dans la tension interne ; montrer-cacher (typique de la base 5). Appliqué à « Figure a Sea », Déborah Hay fait le choix de montrer les danseurs, mais d’en cacher leur ombre, comme si elle ne voulait pas tout montrer d’eux et peut-être d’elle-même. Nous avons vu à quel point l’ombre est symboliquement chargée de vécus historiques et émotionnels des danseurs ; leur passé. Ces éléments viennent rendre intelligible que la tentative d’éliminer l’ombre des danseurs de « Figure a Sea » observable par le spectateur est une traduction scénographique de la personnalité de Déborah Hay.

Nous retiendrons comme réponse à notre troisième hypothèse que le camouflage de l’ombre est un effet scénographique savamment construit par Minna Tiikkainen qui est parvenue à créer un équilibre entre intensité d’éclairage et surface (matière/couleur) de réflexion en créant une lumière diffuse.

Les arts reflètent (majoritairement) leur époque

La trajectoire et les productions de Déborah Hay démontrent également que la danse, et les arts pris globalement suivent les changements politiques, sociaux, économiques, scientifiques, et les croyances de la population de leur temps. Nous renforçons l’hypothèse souvent vérifiée, à savoir que les arts reflètent dans leur ensemble leur époque (même si des formes résiduaires persistent, mais ne forment pas la majorité des productions du temps analysé). À titre d’exemple, des œuvres du répertoire classique sont encore jouées, dansées aujourd’hui, mais ne constituent pas la majorité de la production du temps présent (2022).

Parfois ils en sont les moteurs du changement. Par exemple, la musique de Mozart par exemple préfigure l’intime et l’évènement de la bourgeoisie matérialiste et industrielle à venir et l’élargissement des postes de pouvoirs exécutifs (démocratisation), car sa musique se produit dans un intérieur feutré, elle est un tête-à-tête avec un automate et elle est célébrée par celles et ceux qui l’écoutent. Dans un même sens, nous pourrions également mentionner l’importance du métier de verrier. L’amélioration de leurs techniques leur a permis de produire des miroirs de plus en plus précis (permettant un reflet 1 :1) et de plus en plus grand ce qui engendrera une plongée progressive dans la conscience de soi en tant que reflet, image pour soi et pour les autres. Le miroir a favorisé le tournant vers le pôle matérialiste (>< spiritualiste), qui conduit les individus à accorder plus d’importance à l’extérieur et de moins en moins à ce qui se trame à l’intérieur d’eux en supposé que les humains eussent une meilleure conscience de leur intérieur avant l’avènement de l’individualité, de la bourgeoisie matérialiste et industrielle et le déclin progressif des croyances religieuses aux profits de la pensée scientifique. Cet enchainement pour mettre en lumière la dynamique de Déborah Hay et ses tentatives de faire prendre conscience aux danseurs de leur intériorité plutôt que de les pousser à un conformisme extérieur. Pourrions-nous dire qu’elle cherche à les pousser hors du miroir ?

Pour aller plus loin

Contrairement à l’approche du corps que nous avons utilisée ici, à savoir un corps illusoirement non charnel, l’absence d’ombre (artificielle) révèle un regard, un prisme idéologique sur le corps de la danse moderne ; le danseur n’est pas là en corps, mais plutôt en entité de l’esprit. En utilisant le prisme du corps charnel, d’un corps humain avec une ombre, nous pensons que les apports de Jung à propos de l’ombre peuvent être pertinents.

Nous voyons également un lien entre les propositions du Judson Dance Theater et l’absence d’ombre dans « Figure a Sea » une incarnation scénique de mutations progressives de la société occidentale moderne, à savoir les questions de transparences politiques comme effort démocratique. La transparence du corps comme transparence politique.

Nous pensons également que la dimension du rituel, dans Figure a Sea et dans le travail de Hay plus largement auraient le mérite d’être investigués.

Enfin, nous avons fait le choix d’éviter de déployer dans ce mémoire les éléments scientifiques qui questionnent le continuum corps-esprit et qui viennent en opposition avec le dualisme cartésien du corps et de l’esprit (notamment le corps machine). Car penser le corps comme continuum, c’est lui accorder une intelligence propre (ce sur quoi Hay ne cesse d’insister, peut-être en insistant de manière trop importante sur le pôle corps, mais qu’attendre d’une danseuse, d’une chorégraphe ?

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Annexes

  • Figure a Sea : présentation par le Cullberg.
  • Figure a Sea - Lightning Design - Minna Tiikkainen : maquette.
  • Figure a Sea - Lightning Design - Minna Tiikkainen.
  • Mémoire complet

    Master en Arts du Spectacle vivant — UCLouvain 2022

    PDF • 102 pages • Français • 26 Mo

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